La littérature permet de vivre des expériences que nous ne connaissons pas dans notre propre vie
Chercheur en littérature, Thomas Strässle s’intéresse non seulement à ce domaine, mais aussi à l’interdisciplinarité des arts ainsi qu’à l’interface entre l’art et la science. Les questions suivantes sont abordées dans l’entretien: que nous apprennent les arts? Où se situe l’intérêt de la littérature et quel devrait être le rôle d’une médiation artistique de qualité?
Entretien: Irena Sgier
Selon vous, quelles connaissances et quelles approches du monde la littérature permet-elle d’acquérir? Ou, plus simplement: que peut-on apprendre de la littérature? Et dans quelle mesure aide-t-elle à comprendre le monde ou sa propre vie, voire à les façonner?
Que nous apprend la littérature? Une infinité de choses! La littérature nous permet de nous projeter dans n’importe quelle époque, qu’elle soit passée, présente ou future, dans n’importe quel lieu, même si celui-ci n’existe pas ou ne peut pas exister, dans n’importe quelle personne, dans n’importe quelle situation de vie, dans n’importe quel état émotionnel. C’est tout l’attrait de la littérature. Grâce à elle, nous pouvons nous projeter dans d’autres mondes, d’autres époques et d’autres personnes. C’est incroyablement enrichissant, car cela élargit nos horizons et nous fait vivre des expérience que nous ne connaissons pas dans notre propre vie. Ou peut-être que nous les connaissons, mais nous ne les avons jamais remarquées jusqu’à présent. Cependant, la littérature ne le fait pas à un niveau abstrait comme les sciences, mais au niveau de l’individu qui est le sujet du récit. Et c’est peut-être là que réside la plus grande force de la littérature. Dans un entretien avec Max Frisch, à la question de savoir «Qu’est-ce que le domaine de la littérature exactement?», il a répondu: «J’oserais presque dire: c’est la sphère privée. Ce que la sociologie ne saisit pas, ce que la biologie ne saisit pas: l’individu, le moi, pas mon moi, mais un moi, la personne qui fait l’expérience du monde en tant que moi, qui meurt en tant que moi, la personne dans tous ses états biologiques et sociaux, c’est-à-dire la représentation de la personne qui est contenue dans les statistiques, mais qui n’a pas la parole.» Cette conception de la littérature m’a toujours beaucoup éclairé.
L’individu qui est le sujet du récit est une invention d’une autrice ou d’un auteur, et non une personne réelle. N’est-il pas étonnant qu’en tant que lectrice ou lecteur, on puisse tirer des enseignements et des conclusions pour sa propre vie réelle à partir des expériences de personnages fictifs, plus ou moins réalistes?
Pourquoi pas? Les personnages fictifs sont aussi proches de nous que des personnes réelles, voire plus proches encore, car nous pouvons découvrir tout ce qui se passe en eux: pourquoi ils sont tels qu’ils sont, pourquoi ils agissent comme ils agissent, pourquoi ils pensent comme ils pensent, pourquoi ils ressentent ce qu’ils ressentent. Les personnages fictifs peuvent nous toucher autant que des personne réelles. Nous avons peut-être plus de facilités à nous identifier à eux, car nous n’avons pas de personnes concrètes en tête et nous devons donner nous-mêmes forme à ces personnages fictifs dans notre imagination.
Vous êtes chercheur en littérature et flûtiste de formation. Alors que la littérature est liée au langage, la musique – hormis le chant – est un art non verbal. Quelles sont selon vous les similitudes et les différences dans les connaissances et les expériences que ces deux arts permettent d’acquérir?
C’est une question très difficile. Tout d’abord, il s’agit bien entendu de deux arts radicalement différents: la parole et le son. On pourrait aussi dire ceci: la littérature a tendance à être concrète et la musique abstraite. Mais ces deux arts semblent bien se compléter, comme le montrent les opéras, les lieder, les chansons et les chansons à texte – et inversement, par exemple la poésie sonore, qui mise entièrement sur la sonorité de la langue. Il doit donc exister un lien fondamental entre la musique et la littérature, et je le vois moins dans les connaissances et les expériences qu’elles permettent d’acquérir que dans des catégories esthétiques fondamentales telles que le son, le mouvement, la structure et la forme. Il fut un temps, au début du romantisme, où la littérature et la musique n’étaient plus considérées comme des disciplines distinctes, mais comme un tout indissociable, censé exprimer ensemble l’inexprimable, sous la forme d’une littérarisation de la musique et d’une musicalisation de la littérature. Au cours de ma formation, je n’ai jamais considéré la littérature et la musique comme des arts antinomiques, mais plutôt comme des arts qui se complètent mutuellement.
Dans le cadre de votre activité de directeur de l’Institut Y à la Haute école des arts de Berne, vous vous intéressez également, dans un sens plus large, à l’interaction interdisciplinaire des arts. Il existe des différences majeures entre les arts dans leurs pratiques et leurs formes d’expression. Dans quelle mesure cela s’applique-t-il aussi à leurs modes de pensée et aux connaissances qu’ils permettent d’acquérir?
À l’Institut Y, nous recherchons précisément ce qui unit les différents arts et ce qui ne les sépare pas. Et ce point commun se trouve soit dans ce qui précède la séparation en différents domaines artistiques, soit dans ce qui résulte de leur réunification. Premièrement, il existe d’innombrables perspectives sous lesquelles on peut considérer les arts dans leur ensemble, indépendamment des domaines artistiques dans lesquels ils se sont différenciés. Prenons l’exemple de la matérialité: de quoi sont faits les arts? Quelle matière utilisent-ils? Il existe une matérialité du langage, une matérialité du son, une matérialité de l’image, une matérialité du corps – littérature, musiques, arts plastiques, danse. Dans cette perspective, on en arrive aux questions fondamentales de l’esthétique, aux questions qui concernent tous les arts de la même manière et pas seulement certaines disciplines artistiques. Deuxièmement, et c’est une réalité de la production artistique contemporaine (mais pas seulement!), les arts se rapprochent, par exemple dans des créations qui présentent un aspect acoustique et visuel, ou dans des performances qui utilisent les mots, les images, le corps et le son, jusqu’à l’œuvre d’art totale, dans laquelle les différentes formes d’art se combinent pour former une unité esthétique en se complétant mutuellement, de la poésie à la musique et à la peinture, en passant par l’architecture, le théâtre et la danse.
À l’Institut Y, vous travaillez à l’interface entre l’art et la science. Comment peut-on concilier les points de vue et les modes de pensée très différents de l’art et de la science?
Peut-être ne sont-ils pas si différents. Bien sûr, la science doit toujours prouver ce qu’elle fait, elle doit être compréhensible, vérifiable, reproductible, sinon ses résultats n’ont aucune valeur. L’art peut être beaucoup plus libre et original. Mais au fond, ils ont tous deux les mêmes motivations: la curiosité et la créativité. Les deux veulent «savoir». Il n’est donc pas surprenant que les arts et les sciences se rapprochent de plus en plus. Depuis les années 2000, les arts ont vu émerger un nouveau domaine, celui de la «recherche artistique», qui repose précisément sur l’hypothèse que les arts peuvent eux aussi produire des connaissances, et ce à leur manière. Voici un exemple: je dirige actuellement un projet de recherche du Fonds national suisse qui traite d’un problème non résolu de la philosophie de la conscience, à savoir que l’expérience subjective peut être appréhendée de manière empirique de l’extérieur seulement de manière très insuffisante. Pour combler cette lacune, nous choisissons la littérature comme moyen de connaissance: comment non pas décrire une conscience de l’extérieur, mais l’écrire à l’aide de moyens littéraires, et garantir ainsi son intersubjectivité? Il s’agit là d’une question à la croisée de l’art et de la science qui aurait été inconcevable il y a encore 20 ans.
En quoi l’éducation esthétique, et en particulier la réflexion sur l’art, peuvent-elles contribuer socialement à la compréhension et à la conception du présent, voire de l’avenir?
Il existe une longue tradition d’«art politique» qui a pour mission d’attirer notre attention sur les lacunes de notre perception politique. Mais l’art n’a pas besoin d’être explicitement politique pour avoir une signification politique. Il existe également des formes d’art qui, à première vue, semblent peu politiques, mais qui le sont pourtant au plus haut point. Prenons l’exemple de Franz Kafka: ses textes donnent l’impression de se dérouler dans un espace littéraire absolu, hors du temps. Mais rares sont les personnes qui, comme Kafka, nous ont mis en garde contre les dangers d’un monde administré et d’un pouvoir sans visage qui juge sans estimer devoir se justifier. Et si vous vous interrogez sur l’avenir: combien de fois le roman «1984» de George Orwell est-il cité dans notre présent immédiat, en particulier aux États-Unis! Même sur des casquettes: MAKE ORWELL FICTION AGAIN. Le roman a été publié en 1949. À cette époque, l’année 1984 semblait encore très lointaine. Et en 2026, il semble que c’est seulement à notre époque que le contenu visionnaire de ce livre peut vraiment être apprécié à sa juste valeur, malheureusement.
Comment les adultes peuvent-ils accéder aux arts? Selon vous, quel est le rôle joué par la médiation artistique?
Je considère la médiation comme l’une des tâches les plus urgentes dans le domaine des arts, et d’ailleurs aussi dans celui de l’éducation artistique. L’art à qui personne n’a accès est un art «mort», qui se déroule quelque part dans un espace isolé et n’a aucun impact social. La question est seulement de savoir ce qu’est une médiation de qualité. Je me suis souvent posé cette question et j’ai finalement trouvé une réponse: il ne faut pas sous-estimer l’intelligence des gens, ni surestimer leurs connaissances préalables. Une médiation de qualité incite les personnes à réfléchir, elle les amène à penser par elles-mêmes sans les mener par le bout du nez, mais leur fournit également les informations de fond nécessaires à cet effet.
Selon vous, quelle importance globale l’éducation esthétique revêt-elle dans la société, qu’elle ait lieu dans des institutions ou en dehors, sous forme de réflexion autonome sur l’art et la culture? À quoi sert l’éducation esthétique?
Une société qui perdrait son sens de l’esthétique ne pourrait plus exister, ou du moins ne pourrait plus évoluer. Nous sommes constamment confrontés, à tous les niveaux, à des phénomènes qui ont une dimension esthétique: de la conception des produits à l’entretien des paysages, en passant par les sonneries de téléphone et les infographies. La conscience esthétique englobe bien plus que les beaux-arts, et il en va de même pour l’éducation esthétique. Sans elle, nous avancerions aveuglément dans le monde.
En tant que professeur, vous travaillez dans des établissements d’enseignement supérieur. Parallèlement, vous vous engagez également dans des contextes qui s’adressent à un public plus large intéressé par la culture, par exemple dans le club littéraire de la télévision suisse ou le Prix Ingeborg Bachmann. En tant que chercheur, qu’est-ce qui vous encourage à vous engager dans cette cause et quel est votre objectif?
La vie dans une tour d’ivoire serait trop monotone et trop égocentrique pour moi. La littérature traite de sujets qui touchent beaucoup de personnes, elle doit simplement en parler de manière à ce qu’elles se sentent concernées et puissent s’y intéresser. C’est là que cela devient vraiment intéressant: en effet, cela donne lieu à une discussion, comme je peux souvent le constater lors de nombreux événements et dont je tire moi-même profit. Enfin, étant donné que les hautes écoles sont financées par le grand public, j’estime que celui-ci a le droit d’en retirer quelque chose en retour.
(L’entretien s’est déroulé par écrit)