L’art nous ouvre des perspectives dont nous ne soupçonnons pas l’existence au quotidien
Dagmar Frick-Islitzer est artiste, entrepreneuse culturelle, médiatrice culturelle et autrice. Depuis de nombreuses années, elle s’intéresse aux méthodes de travail et aux modes de pensée artistiques. Dans cet entretien, elle met en avant les possibilités que la réflexion sur l’art nous offre, pour nous-mêmes et à propos du monde, et comment les approches artistiques façonnent notre manière de penser et d’agir. De plus, en prenant l’exemple de la méthode Künstlerbrille® («lunettes d’artiste»), elle explique comment les adultes peuvent acquérir de manière vivante des attitudes et capacités artistiques et comment ces dernières peuvent trouver une application concrète dans la vie quotidienne et le contexte professionnel.
Intretien: Lynette Weber
Vous exercez depuis de nombreuses années différentes fonctions dans le domaine artistique. Dans ce cadre, vous vous intéressez à l’art et découvrez également les pratiques artistiques d’autres personnes. Selon vous, que pouvons-nous apprendre sur nous-mêmes et sur le monde en nous intéressant à l’art? Quelles possibilités la réflexion sur l’art nous offre-t-elle?
Selon moi, la réflexion sur l’art permet avant tout une chose: une compréhension plus profonde de nous-mêmes et du monde. En principe, la faculté de s’exprimer et de créer réside dans chaque être humain. Cette faculté s’exprime à travers des images, des sons, la parole ou les mouvements. L’art est une forme élaborée d’expression humaine. Quiconque s’intéresse aux arts pourra aussi en apprendre davantage sur lui-même, par exemple, sur ses propres sentiments et valeurs. Ainsi, des pièces de théâtre intemporelles comme «Hamlet» ou «Macbeth» de Shakespeare, «Les Souffrances du jeune Werther» ou «Faust» de Goethe peuvent susciter en nous des émotions – de l’amour, de la joie, de l’agacement, de la colère, de la tristesse – car elles décrivent des facettes essentielles de la condition humaine. Elles peuvent aussi sérieusement remettre en question notre système de valeurs. Nos réactions nous révèlent ce qui nous touche, ce qui nous anime ou ce que nous rejetons.
Les œuvres d’art nous ouvrent de nouvelles perspectives sur notre perception et nos préjugés; elles affinent nos sens. Lorsque nous ne comprenons pas une œuvre ou lorsque nous la jugeons trop hâtivement, cela reflète souvent nos propres schémas de pensée. Malevitch, par exemple, avec son «Carré noir», ou Duchamp avec ses œuvres ready-made, ont suscité l’incompréhension au sein de la société. Aujourd’hui, les choses n’ont pas changé. Les artistes suisses Thomas Hirschhorn et Miriam Cahn suscitent régulièrement la controverse. Leurs œuvres soulèvent de vifs débats. Pour accepter de telles œuvres d’art, il faut faire preuve d’ouverture d’esprit et de tolérance. En portant un jugement hâtif, nous nous privons de l’opportunité de vivre une nouvelle expérience et, le cas échéant, d’acquérir une connaissance qui nous permet d’avancer.
L’art favorise aussi l’empathie. Un film, un spectacle de danse, un livre ou un concert nous permettent de découvrir ce à quoi nous pouvons nous identifier et ce qui nous enrichit. L’art peut raviver des souvenirs ou nous aider à réfléchir à nos états d’âme et à nos conflits intérieurs. Surtout, il nous incite à réfléchir, il stimule notre créativité et élargit notre horizon au-delà de nos habitudes. Il nous montre à quel point l’expression humaine peut être variée.
L’art offre en outre une approche particulière pour comprendre le monde. Il permet de prendre conscience des conditions sociétales, reflète les réalités politiques, sociales et culturelles et peut mettre en lumière certains dysfonctionnements. Par exemple, on peut lire un ouvrage d’histoire sur la bourgeoisie du XVIIIe siècle ou savourer, avec toutes ses nuances, le roman de Gustave Flaubert «Madame Bovary», dont l’héroïne vit au-dessus de ses moyens pour échapper à la morosité, au carcan du mariage et à l’ennui de la vie provinciale.
De telles œuvres permettent de découvrir en détail d’autres modes de vie, des cultures étrangères et des époques (passées). Elles montrent comment les gens pensaient, comment ils vivaient et ce qu’ils ressentaient. L’art ouvre ainsi la voie à une multitude de vérités. Il n’existe pas qu’une seule vision du monde: de nombreuses interprétations peuvent coexister. L’art a la capacité de regrouper cette diversité en un tout cohérent et de la rendre concrète. Ainsi, il nous aide à améliorer notre compréhension sur nous-mêmes et à porter un regard plus nuancé sur le monde.
Jusqu’à présent, nous avons parlé de l’importance de l’art pour nous personnellement et pour notre vision du monde. J’aimerais à présent changer de perspective et m’intéresser non plus au «quoi» mais plutôt au «comment». Comment les approches artistiques influencent-elles notre façon de penser et d’agir, tant sur le plan individuel qu’à l’échelle de la société?
Les approches artistiques révèlent la manière dont nous pensons, agissons, prenons des décisions et interagissons. C’est là qu’interviennent des artistes de toutes les disciplines. Aussi différents leurs profils professionnels soient-ils, on constate souvent des attitudes communes ou certains habitus qui sous-tendent fréquemment la pratique artistique et qui sont propices à la création artistique, ou qui sont parfois indispensables à celle-ci.
La création d’innovations révolutionnaires exige de multiples qualités et conditions: curiosité, ouverture d’esprit, capacité de perception, goût d’expérimenter et de créer, intuition et improvisation, capacité à prendre en compte différentes perspectives, courage, discernement, capacité à accepter l’incertitude, collaboration, communication, ambiance de travail, etc. Ces compétences et attitudes sont surtout développées dans le cadre de processus artistiques. C’est dans ce contexte que des questions sont soulevées et que des domaines d’apprentissage apparaissent: comment les artistes s’engagent-elles et s’engagent-ils dans un processus innovant? Comment quittent-elles et quittent-ils l’autoroute neuropsychologique et donc leurs habitudes? Comment font-elles et font-ils pour se créer des espaces de liberté? Comment parviennent-elles et parviennent-ils à entrer dans un flux créatif? Comment développent-elles et développent-ils leur imagination? Comment gèrent-elles et gèrent-ils les obstacles? Comment réagissent-elles et réagissent-ils lorsqu’elles et ils échouent? Car, souvent, l’échec recèle un moment décisif: il n’est pas rare qu’il permette l’émergence de choses vraiment intéressantes et nouvelles.
Pourriez-vous illustrer cela à l’aide d’un exemple?
Depuis 2011, j’étudie de près ces compétences et attitudes artistiques, que j’ai systématiquement recueillies et perfectionnées. L’expérience montre que les artistes se reconnaissent dans bon nombre de ces attitudes et que celles-ci s’appliquent aussi bien aux individus qu’aux groupes. Un exemple typique est la capacité à changer de perspective afin d’examiner attentivement les situations sous différents angles. Cela favorise l’empathie, garantit une communication plus ouverte et permet des décisions plus réfléchies. À une époque où il est de plus en plus difficile de distinguer les faits des fausses informations, il est important d’accepter l’ambiguïté. Les artistes excellent dans ce domaine car ils savent manier les ambiguïtés et les détours sinueux. Pour découvrir de nouvelles choses, elles et ils s’aventurent sciemment en terre inconnue, là où il n’y a ni GPS, ni recette, ni solution toute faite. Au lieu de simplifier les choses, elles et ils affrontent la complexité, car c’est elle qui enrichit l’art. D’autres personnes peuvent aussi acquérir cette capacité à tirer parti de l’incertitude dans des situations de vie et de travail complexes. Les méthodes artistiques comme l’improvisation ou le travail par l’expérimentation favorisent une pensée flexible et soutiennent les stratégies créatives de résolution de problèmes.
Vous avez décrit les attitudes et les compétences qui sont développées à travers les processus artistiques. Comment cela se manifeste-t-il au quotidien, dans la perception des choses et dans les relations avec les autres? Et comment les artistes, ou plutôt leurs approches, contribuent-elles à ouvrir de nouveaux espaces de réflexion et d’expérience?
Un exemple évocateur réside dans une aptitude qui semble simple à première vue, mais qui s’apprend: la perception. Les artistes se distinguent par leur grande sensibilité. Elles et ils ont pour ainsi dire des «antennes» sismographiques avec lesquelles elles et ils peuvent détecter les tendances très tôt. Ce sont de bonnes observatrices et de bons observateurs, elles et ils sont attentifs à leur environnement et n’embellissent rien.
David Bowie se décrivait lui-même comme «un assez bon observateur des processus sociaux». Il s’intéressait à toutes sortes de choses en dehors de la musique pop; il se laissait inspirer, faisait un tri et replaçait les choses dans leur contexte. Pendant des décennies, il a su capter l’air du temps, il en a saisi l’essence sur le plan visuel et sonore, et l’a transposé sur scène avec un immense charisme.
Plus nous sommes curieux et plus nos centres d’intérêt sont variés, plus notre perception est affinée. Cela nous permet de percevoir le monde sous de multiples facettes et de découvrir sans cesse de nouveaux points de départ pour des idées et des actions. La réalisatrice Johanna Wehner procède de la même manière. Elle s’intéresse très tôt à l’œuvre qu’elle souhaite mettre en scène. Elle définit un thème central ou une question clé, met ensuite la pièce de côté pendant au moins six mois et commence à s’y consacrer de manière approfondie seulement après.
Quiconque s’intéresse à de nombreux domaines, se penche activement sur un sujet ou laisse une question «de côté» pendant un certain temps tout en abordant le monde en faisant preuve d’ouverture d’esprit obtiendra inévitablement des impulsions qui l’aideront à progresser. Chaque personne peut donc entraîner sa capacité de perception de manière ciblée. Voici quelques questions qui invitent à la réflexion: qu’est-ce qui m’intéresse? Qu’est-ce qui éveille mes sens? Comment puis-je développer mon sens de l’observation? Comment puis-je atténuer mes préjugés, voire m’en débarrasser?
Les artistes peuvent également mettre en lumière des questions de société à travers leurs œuvres, qu’il s’agisse du climat, des migrations ou de la guerre. Elles et ils soulèvent des débats, créent des espaces de réflexion et remettent en question les normes et les structures de pouvoir. Les scénarios utopiques ou critiques ouvrent de nouvelles perspectives de réflexion et d’action au-delà des structures existantes. L’art communautaire ou les représentations dans l’espace public favorisent la participation, renforcent le sentiment d’appartenance à une communauté et encouragent l’action collective et démocratique.
L’ambiance de travail est également déterminante: le fait d’expérimenter un «espace protégé» au sein d’un groupe favorise la confiance car chaque personne peut exprimer ses pensées librement: il n’y pas de «vrai» ni de «faux». La réalisatrice, comédienne, autrice et enseignante de théâtre suisse Eveline Ratering décrit cela ainsi: «Les artistes se dévoilent beaucoup. Elles et ils doivent se montrer. Pour que cela soit possible, je considère qu’il est de mon devoir de créer, au sens figuré, un espace dans lequel elles et ils se sentent en sécurité et entre de bonnes mains. Il en va de même dans mon travail d’enseignante. Quand je crée un espace où les erreurs sont tolérées, où l’on explore ensemble et où l’on se sent en sécurité, je me rends compte que je progresse beaucoup plus vite avec un groupe que dans une atmosphère tendue.» On peut donc se poser la question suivante: quelle ambiance favorise les échanges d’idées dans mon entourage et stimule la conversation? Et comment créer un espace de confiance où de véritables rencontres sont possibles?
Avec la méthode Künstlerbrille®, vous avez mis au point un concept qui doit permettre d’exploiter, dans le quotidien professionnel, les approches artistiques ainsi que la réflexion et l’action qui en découlent, même sans connaissances préalables. Comment cette idée est-elle née?
C’est dans mon atelier que m’est venue l’idée brillante de la méthode Künstlerbrille®: devant moi, je vois un rouge cyclamen intense, un rose pâle, un bleu prune, un jaune papillon citron, ainsi qu’un gris asphalte et un blanc titane. Je contemple le tableau sur lequel je travaille, je m’éloigne de quelques pas, je m’arrête, je regarde. Je recule encore de deux pas et je plisse légèrement les yeux. Ainsi, les détails s’estompent, les contours se précisent, l’essentiel se révèle. Je choisis une teinte. En gardant cette impression floue à l’esprit, je mélange la teinte, je la garde sur la spatule, je m’éloigne du tableau et je compare; je me dis que cela me convient, j’applique la teinte sur le pinceau, je m’approche du tableau et j’applique la teinte à l’endroit choisi. Ensuite, je prends un peu de recul, je vérifie le résultat, je reprends de la peinture fraîche et je l’applique en superposant légèrement les couches. Je pose mon pinceau et recule de quelques mètres pour mieux apprécier le résultat. Au beau milieu de tout cela, il se passe quelque chose d’étrange. Tout à coup, je perçois non seulement ce que je peins, mais surtout comment je peins: la manière dont je mélange et applique la peinture, comment j’arrive à savoir ce qu’il faut faire ensuite, ce que je décide de faire quand quelque chose d’involontaire mais d’intéressant apparaît. Soudain, les différentes étapes de mon travail créatif se dévoilent dans un contexte plus large. Peu à peu, je commence à m’observer pendant que je peins et je me pose la question suivante: comment est-ce que je trouve des idées? De quoi ai-je besoin dans ce but? Comment est-ce que je gère les nouveaux matériaux? Comment est-ce que je réagis face à un imprévu? Comment est-ce que je réagis lorsqu’une tentative artistique échoue? Quels sont les enseignements que j’en tire? Comment est-ce que j’intègre les acquis dans ma pratique artistique? Cela s’est passé il y a une bonne quinzaine d’années.
Cette prise de conscience m’est venue spontanément et j’y suis encore attachée aujourd’hui. Dans le cadre d’ateliers, j’aide des enseignantes et enseignants, des cadres et des membres du personnel à développer leurs compétences et leurs attitudes artistiques à l’aide d’exemples artistiques, en accordant une large place aux exercices pratiques et à l’expérimentation. Les personnes participantes apprennent ces compétences, elles s’entraînent à les développer et y réfléchissent afin de les transposer dans leur contexte professionnel.
Je suis convaincue qu’une force se dégage de la pensée et de l’action artistiques: en s’intéressant aux compétences et aux attitudes artistiques, les personnes peuvent élargir leur perception et leur vision du monde, puis transposer ces connaissances dans leurs domaines d’activité. C’est pourquoi je m’efforce de faire découvrir cette perspective à des personnes issues d’autres domaines. Comment peut-on acquérir des compétences artistiques? Malheureusement, il n’existe pas de recette pour la créativité. La seule chose qui fonctionne vraiment, c’est l’action: expérimenter, en tirer des enseignements et continuer (d’une autre manière). Avec le temps, on finit par développer une sorte de pensée artistique.
J’aime évoquer la méthode Künstlerbrille® sous la forme d’une métaphore: des «lunettes d’artiste» que chaque personne peut mettre et utiliser de manière positive dans ses activités, voire dans sa propre vie. Mais on peut aussi à tout moment retirer les lunettes et les remettre le moment venu, afin peut-être de poser les questions autrement, d’identifier les structures rigides et de les assouplir, de remettre en question ses propres habitudes visuelles et comportementales, de changer de perspective, d’élargir son regard et de l’affiner afin de saisir l’essentiel.
La méthode Künstlerbrille® transpose ainsi les perspectives artistiques dans la vie quotidienne. Comment ce transfert s’effectue-t-il concrètement? Quelles sont les méthodes utilisées dans ce cadre?
Le transfert est rendu possible grâce à un large éventail de méthodes que j’ai développées, qui consistent toujours en un savant mélange d’impulsions, d’exemples d’artistes, de mises en pratique avec les supports fournis, de réflexion, d’échanges et d’acquisition de connaissances. Je vais illustrer cela à l’aide de l’exemple «Saisir les impulsions». Tout commence par la curiosité. Au cours de jeux d’échauffement, je pose la question suivante: «Qu’est-ce qui vous intriguerait si vous aviez tout le temps que vous souhaitiez? Dites ce qui vous vient à l’esprit! (loisirs, rêves de longue date).» Vient ensuite une brève présentation dans laquelle j’aborde les sources d’inspiration des artistes, avec des exemples. Je raconte notamment cette anecdote selon laquelle Pablo Picasso aurait ressenti l’envie de riposter de manière radicale après avoir vu le tableau «La Joie de vivre», une œuvre particulièrement réussie de Henri Matisse, son rival qu’il appréciait. Picasso a finalement trouvé l’inspiration dans ce tableau pour peindre «Les Demoiselles d’Avignon» en une nuit. Je raconte ce qui m’a poussée à créer mon activité indépendante en 2009, lorsque j’ai pris le courage de proposer mes services en voyant les premières automobiles exposées à la Fondation Gianadda à Martigny. Je passe ensuite à la partie pratique: j’emmène le groupe dans une autre salle où se trouvent des tables et du matériel (par exemple, du papier, des matériaux pour faire des collages, des ciseaux, des bâtons de colle, des feutres). Chaque personne travaille individuellement et choisit dans un premier temps deux thèmes de collage opposés, qu’elle dispose sur le papier support blanc. Ensuite, chaque personne inscrit sur une carte un adjectif décrivant la composition et dépose la carte dans un panier. Ensuite, chaque personne se rend à la table suivante et ajoute un sujet supplémentaire aux deux sujets existants. Ce dernier doit être proportionnellement démesuré ou infime. Les morceaux de collage peuvent être réassociés et réagencés. Sur une nouvelle carte, la scène est décrite en une phrase. Ces cartes avec les phrases sont aussi déposées dans le panier. Deux tables plus loin, on examine à nouveau les collages. Chaque personne choisit deux sujets pour lesquels elle dessine des bulles et rédige des textes. À une autre table, les personnes participantes doivent trouver une chute à l’image proposée. Ce n’est qu’à ce moment-là que le collage est réalisé. Enfin, après un dernier tour, chaque personne tire deux cartes du panier – une avec un adjectif et une avec une phrase – et, à partir de ces éléments et du collage, elle imagine une petite histoire qui sera présentée à l’ensemble du groupe. Le processus fait l’objet d’une réflexion en petits groupes et les applications possibles dans le quotidien des personnes participantes sont discutées.
Cette combinaison de méthodes montre comment naissent les impulsions et comment elles sont saisies, comment de nouvelles idées se développent et comment les personnes peuvent prendre plaisir à jouer et à expérimenter. Cette méthode permet de découvrir comment développer les idées des autres, comment le paradoxe et les changements d’échelle affinent notre perception et ouvrent la voie à de nouvelles réflexions. Cela aide à surmonter la peur de ce que l’on croit être le début: on se lance et on voit ce qui en ressort. Les possibilités d’application dans l’environnement professionnel sont multiples: aborder une tâche différemment, représenter un problème sous forme de collage uniquement pour soi-même, avoir le courage de modifier ou d’écarter certaines choses au cours du processus de travail, adopter une nouvelle perspective ou encore raconter ce nouveau processus à une personne de confiance et lui demander son avis.
Parfois, des stratégies créatives sont aussi utilisées. Lors d’un atelier de trois jours avec la méthode Künstlerbrille®, une enseignante de biologie originaire de Kiev m’a demandé comment elle pouvait intégrer ces méthodes et stratégies issues de l’art dans ses cours avec ses étudiantes et étudiants. Le groupe a alors travaillé selon la méthode «Oui, et». Au lieu de rejeter les idées par un «Oui, mais», chaque idée – qu’il s’agisse d’une réflexion, d’un exemple ou d’une association spontanée – a été reprise et développée. Tous les sujets pouvaient être abordés sans tabou au sein de ce cercle restreint. Les possibilités se succédaient à un tel rythme que l’enseignante avait du mal à les noter. En un clin d’œil, non seulement une dynamique et un flux se sont installés, mais aussi un fort sentiment d’appartenance. Des idées ont été reprises et développées, et les rires étaient au rendez-vous. À la fin de l’atelier, la formatrice a pris congé sur ces paroles: «Ici, j’ai pu oublier la guerre.»
Comment la méthode Künstlerbrille® peut-elle aider à adopter de nouveaux points de vue au quotidien, par exemple dans les relations avec les autres ou dans les situations conflictuelles?
La méthode Künstlerbrille® constitue un outil efficace pour stimuler la créativité et l’innovation. Cela peut se produire aussi bien dans le calme d’un espace clos qu’au sein d’une équipe. Pour ce faire, on utilise les méthodes créatives mentionnées, par exemple la technique d’imagination «Et si...». Les questions provocantes, voire absurdes, font naître de nouvelles idées et réflexions sur un sujet donné.
Il existe par ailleurs toute une série de méthodes permettant d’adopter une approche englobant de multiples perspectives, par exemple la méthode du poirier, qui consiste à inverser l’objectif de la problématique. Pour ce faire, on inverse la question initiale et on la rend plus percutante, par exemple: «Que faudrait-il faire pour que le conflit s’aggrave?» J’ai utilisé cette méthode une fois au sein d’une équipe qui cherchait un suppléant adéquat. Au début, les informations étaient recueillies de manière désordonnée, ce qui empêchait de trouver la bonne solution, par exemple en raison d’un manque de documentation, de la transmission d’informations erronées, incomplètes, voire d’absence d’informations. Ces points ont ensuite été inversés, c’est-à-dire transformés en leur contraire, et ainsi convertis en éléments positifs. Cette méthode permet de rompre les schémas mentaux figés. On prend du recul pour adopter un nouveau point de vue.
Une autre méthode est le jeu «de A à Z», un jeu intuitif basé sur les mots et les associations. Sur le bord gauche d’une feuille, on note les 26 lettres de l’alphabet, les unes en dessous des autres. On rédige ensuite, pour chaque lettre, un mot ou une phrase courte en rapport avec le thème abordé. Grâce à cette méthode, on puise dans notre inconscient pour analyser des sujets et des problèmes difficiles. Cela fonctionne à merveille en petits groupes.
Vous avez déjà décrit quelques pistes pour mettre en pratique des approches artistiques au quotidien. Intéressons-nous plus précisément au contexte professionnel: comment transposer les modes de pensée et de travail artistiques dans les contextes professionnels en entreprise?
Pour ce faire, j’utilise trois principes artistiques: travailler sans préjuger du résultat, accepter de ne pas tout savoir et lâcher prise. À première vue, ces approches semblent contradictoires et, effectivement, peu d’entreprises y ont recours.
Dans le cadre d’un travail dont le résultat est incertain, les objectifs sont définis de manière large et restent indéfinis aussi longtemps que possible. Il en résulte des surprises, des erreurs et des imprévus qui nous conduisent dans une autre direction. Peu à peu, on explore de nouvelles voies, moins directes, et on les perçoit sous de multiples facettes. Tout cela se reflète dans le travail. Ce n’est pas un processus linéaire, mais sinueux. Cette approche diffère des séances de brainstorming habituelles en entreprise. Souvent, parmi les premières idées soumises, on choisit rapidement celle qui semble la meilleure, on l’évalue et on l’applique. Cependant, ces idées sont rarement vraiment nouvelles, car elles étaient déjà présentes dans l’esprit des personnes participantes. C’est seulement lorsque des obstacles et des crises surviennent, lorsque les approches existantes échouent, que des changements radicaux se produisent. Or, c’est à partir de ces changements que des choses vraiment intéressantes peuvent voir le jour. Il faut accepter cette sensation de voir le sol se dérober sous nos pieds.
Un deuxième principe consiste à accepter l’ignorance. Les artistes s’engagent sur des voies qu’elles et ils n’ont encore jamais empruntées. Ce sont des personnes en quête de réponses, elles posent des questions et n’ont pas toujours la réponse. Cela demande de la confiance (en soi) et nécessite un entourage disposé à s’engager dans ce processus de recherche commun. Certaines et certains artistes repoussent délibérément le moment où il faut apporter une réponse. Plus on se donne de temps, plus on a l’occasion d’essayer des choses et peut-être de trouver des idées auxquelles on n’aurait pas pensé.
Enfin, le troisième principe concerne le lâcher-prise. Les artistes connaissent bien le pouvoir que recèle la perte de contrôle. Elles et ils font preuve d’ouverture d’esprit et restent ouverts à l’imprévu. Le contrôle et les règles établies s’opposent ici à l’intuition et à la présence. Les artistes attendent parfois ce moment de perte de contrôle qui bouleverse tout ce qui a été fait auparavant. C’est un lâcher-prise, avec la confiance que cela ouvrira une nouvelle voie.
En quoi ces approches ou ces principes présentés sont-ils source d’inspiration, par exemple en matière d’innovation, de leadership ou de communication?
Je me suis récemment entretenue avec une responsable de service afin de faire le point sur l’impact à long terme d’une formation ainsi que de deux phases de transfert avec son équipe de dix personnes. Cela fait environ sept mois que l’événement de clôture a eu lieu. Elle a expliqué que depuis, elle utilise davantage des méthodes créatives dans les groupes de travail, car celles-ci l’aident à toucher les gens à un autre niveau – non seulement par l’esprit, mais aussi par l’instinct et les émotions. «Cela demande du courage, a-t-elle déclaré, mais ces stratégies artistiques et créatives fonctionnent parce qu’elles font bouger les choses et touchent les gens dans leur ensemble.» Elle a aussi remarqué que les membres de son équipe avaient tissé des liens étroits. Les relations se sont améliorées, les gens rient plus souvent. Un langage commun et une compréhension mutuelle se sont développés, notamment parce que ces méthodes invitent à s’ouvrir et à se dévoiler un peu.
Et pour finir: que souhaitez-vous transmettre aux individus? Quelles expériences souhaitez-vous faire vivre au plus grand nombre dans le domaine de la création artistique?
Je souhaite encourager les personnes à s'ouvrir avec curiosité et légèreté aux perspectives et aux méthodes artistiques, qu'elles se considèrent ou non comme des personnes créatives. Lorsque nous concevons, créons, exprimons et transformons quelque chose, notre sentiment d'efficacité personnelle s'en trouve renforcé. En agissant, nous nous percevons comme des co-créatrices et co-créateurs de notre vie et – du moins en partie – comme des co-créatrices et co-créateurs de la société dans laquelle nous vivons. C’est là que réside, selon moi, le plus grand bénéfice du travail artistique.
(L’entretien s’est déroulé par écrit)