22.11.2022
N°2 2022

Histoires inouïes. Une étude sur la visibilité et l’invisibilité des femmes dans la mise en scène du 20e anniversaire de l’École-club Migros. 

Les institutions profitent des anniversaires pour s’approprier leur propre histoire et la mettre en scène sur le plan médiatique. Concernant l’École-club Migros comme grande institution d’éducation des adultes en Suisse, on trouve pour la première fois en 1964 dans divers quotidiens helvétiques des références à une telle activité de célébration en public. Si l’on examine ce mode de mise en scène, on remarque que l’on y opère exclusivement avec des acteurs masculins, tandis que les femmes ne sont pas mentionnées. Grâce à une analyse du discours, nous voulons faire ressortir cet étranglement évident dans la narration de l’histoire, et donner une voix aux actrices que les rapports d’anniversaire ne font pas entendre.

Les histoires de héros de la création de l’École-club Migros

Dans les articles de journaux sur la célébration de l’anniversaire de l’École-club Migros le samedi 9 mai 1964 au Centre de congrès de Zurich, ce sont essentiellement des acteurs masculins prestigieux qui sont mis en scène. Il y a là Gottlieb Duttweiler, le père fondateur de Migros, et Peter Link, directeur de l’École-club pendant de longues années, auxquels on attribue un rôle essentiel. Rudolf Suter, conseiller national et président de la délégation de l’administration de la Fédération des coopératives Migros, et Jean-Baptiste de Weck, secrétaire général de la Commission nationale suisse pour l’Unesco, confèrent à la fête d’anniversaire une touche solennelle et sont habilités à rendre hommage à l’œuvre de Migros. À cette occasion, il est par exemple question de «professeurs»1 de langues qui donnent des cours. Par ailleurs, ce sont deux chorales masculines – renforcées par la chorale de l’École-club et dirigées par le directeur musical Wipf, qui assurent à la fête un «digne encadrement musical» (20jähriges Jubiläum der Klubschule Migros 1964).

Un anniversaire offre aux institutions une bonne occasion de raconter (d’une nouvelle manière) leur propre histoire, de la rédiger, de la consigner et – dans le cas de Migros – de s’inscrire ainsi dans le domaine de l’éducation des adultes. Dans les rapports, les plaquettes et les discours d’anniversaire, on trouve également de telles narrations de l’histoire sous forme condensée. La manière dont la narration ordonne, hiérarchise et interprète le passé, le présent et l’avenir n’est pas sans ambiguïté (Münch 2005; Müller 2004): «Si l’on y regarde de près, les fêtes d’anniversaire ont précisément pour objet non seulement de raconter l’histoire et de maintenir ainsi le souvenir, mais aussi de trier et de hiérarchiser l’histoire, de confisquer certaines choses, comme dirait un archiviste, donc: d’organiser l’oubli. Ce qui est déterminant, c’est de savoir qui et quelle chose s’impose dans la concurrence pour les histoires mémorisées, qui raconte quelle histoire, qui revendique quel héritage et quelle identité, quelle appartenance doit ainsi être établie, et laquelle doit être exclue» (Speitkamp 2017, p. 6).

Un regard analytique sur le matériel documentaire du 20e anniversaire de Migros en 1964 met en évidence que l’on trouve en effet dans ces narrations de l’histoire de tels agencements, ordonnancements, hiérarchisations, interprétations et triages. Car lorsque les institutions reconstruisent leur propre parcours, elles légitiment ainsi leur action dans le contexte historique de l’époque. C’est cet acte puissant de justification, entendu comme une génération de sens, qui est accompli en racontant l’histoire. On produit du sens par le biais d’un «récit de la réalité» (Klein et Martinez 2009) rigoureux dans la dimension temporelle du passé, mais ébauché dans le présent et avec regard sur l’avenir. On esquisse alors une histoire avec un début et une fin, qui justifie la propre action passée, présente et future dans le domaine de l’éducation des adultes.

Une célébration d’anniversaire a donc notamment besoin d’un point de constitution défini dans le temps, auquel elle peut faire référence dans sa narration. Dans le matériel du 20e anniversaire de l’École-club Migros, ce point de départ est défini par une annonce proposant pour cinq francs par mois des cours de langues qui étaient «particulièrement d’actualité pour la période d’après-guerre» (Sprachkurse für unsere Genossenschafter! 1944). Dans de multiples variations, on retrouve le récit selon lequel Gottlieb Duttweiler aurait fait paraître cette annonce dans «Wir Brückenbauer», l’organe de publication de Migros à l’époque, suite à une demande de professeurs de langues au chômage.

Les plaquettes d’anniversaire comme sites de production de sens

D’un point de vue poststructuraliste, cette narration de l’histoire à l’occasion d’anniversaires ne peut pas être comprise comme une consignation objective, voire neutre, de la situation d’alors. Cette narration de l’histoire (d’anniversaire) est en fait à considérer comme un acte hégémonique de production de vérités et de réalités dans le domaine de l’éducation des adultes (Sarasin 2007; Landwehr 2010). L’écriture de l’histoire est ici interprétée comme une pratique sociale de la parole, de sorte qu’il semble passionnant d’étudier qui écrit l’histoire, qui s’y inscrit ou y est inscrit. L’écriture comme acte performatif (Butler 1997) de ce que l’éducation des adultes était, est et pourrait être, constitue en même temps une entreprise contingente, car l’histoire qui en est issue aurait toujours également pu être racontée autrement: produire une narration de l’histoire générant du sens implique que l’on procède toujours aussi à une démarcation, à une démarche d’exclusion par rapport à toutes les histoires qui ne semblent pas porteuses de sens pour sa propre narration.

Antje Langer et Daniel Wrana ont fait ressortir d’articles de journaux que ces derniers peuvent être considérés comme un lieu de discours, un «territoire sur lequel le discours est tenu, mais ils sont aussi un moyen dans ce combat, et enfin un bien disputé (qui en dispose ou y a accès, a la possibilité de parler)» (Langer et Wrana 2005, p. 2). C’est également vrai pour les rapports et plaquettes d’anniversaire. Les articles de différents quotidiens suisses (entre autres «Tagesanzeiger» et «Neue Zürcher Zeitung») et des organes de publication de Migros («Wir Brückenbauer» et «Die Tat») à propos du 20e anniversaire de l’École-club sur lesquels s’appuie la présente étude sont en conséquence considérés comme des actes performatifs et des produits de pratiques discursives. Il faut donc tirer au clair non seulement la question de savoir qui y a la parole, mais également examiner qui n’y est pas entendu, les histoires de qui ne sont pas commémorées, qui tombera donc éventuellement dans l’oubli par la suite (Assmann 2017; Assmann 2018; Halbwachs et Maus 1991).

À la recherche des voix non entendues

Dans le domaine de la science de l’éducation des adultes, ce sont notamment Stephanie Freide et Maria Stimm qui se penchent actuellement sur ces questions relatives à la visibilité ou à l'invisibilité des femmes dans l’écriture de l’histoire de l’éducation des adultes. Elles jugent nécessaire d’explorer les circonstances «qui déterminent ce qui s’est avéré digne d’être rapporté et conservé, par qui et comment et, en fin de compte, porteur d’histoire pour l’éducation des adultes» (Freide et Stimm 2022). Le présent article examine donc également dans quelle mesure les femmes ont (ou n’ont pas) la parole dans les récits d’anniversaire sur la création de l’École-club Migros. L’étude du matériel archivé relatif au 20e anniversaire de l’École-club Migros en 1964 montre qu’aucune actrice n’y est mentionnée, et encore moins ne s’y exprime. La reconstruction de l’action d’Adele Duttweiler-Bertschi, d’Elsa Gasser-Pfau et d’Anna Suter-Duttweiler suggère toutefois que ces trois femmes, avec leur engagement pour les questions de l’éducation des adultes dans le cadre de l’esprit coopératif de Migros, ont certainement déjà été entendues avant 1944 et aussi par la suite lors du développement de l’École-club Migros.2 Cette recherche soutient la thèse selon laquelle ces voix féminines n’ont peut-être pas été écoutées parce que leurs performances étaient inouïes et donc impossibles à raconter à l’époque, ou parce qu’elles auraient pu éclipser la mise en scène des figures héroïques masculines.

La publication «information Nr. 1» de l’École-club Migros du 16.10.1967 contient deux nécrologies qui rendent hommage à l’œuvre de deux femmes importantes «qui ont soutenu activement l’idée de l’École-club dès le début avec intelligence et beaucoup de cœur». Il s’agit d’une part d’Anna Suter-Duttweiler (1884-1967), sœur de Gottlieb Duttweiler et membre de la commission culturelle de la Fédération des coopératives Migros, la commission 5. On peut lire qu’elle a «émis nombre de votes bien intentionnés en faveur de l’École-club encore récente à l’époque», et a toujours défendu les intérêts de l’École-club. Dans les archives Gosteli, on trouve une autre nécrologie d’Anna Sutter-Duttweiler, décrivant qu’elle s’est toujours investie pour le bien d’autrui. Elle était présidente de l’association féminine de Küsnacht, et a participé à des collectes d’organisations humanitaires du temps de la Deuxième Guerre mondiale. Elle avait aussi organisé des services de raccommodage pour les paysannes surchargées et s’était consacrée à l’assistance aux soldats. En 1937, elle avait été à l’initiative d’un cours de puériculture et avait participé plus tard à la fondation du service de soins à domicile de Küsnacht (Abschied von Anna Suter-Duttweiler 1967).

La seconde nécrologie est consacrée à Elsa Gasser-Pfau (1896-1967). Titulaire d’un doctorat en économie nationale, elle a travaillé chez Migros de 1932 à 1964, également au sein de la commission 5, puis comme représentante des affaires culturelles au sein de l’administration de la Fédération des coopératives Migros. On dit qu’elle a «toujours particulièrement soutenu les efforts et les objectifs des Écoles-clubs» et contribué ainsi «au succès et à la percée d’une idée au départ modeste, celle de la promotion de l’éducation des adultes avec des moyens coopératifs» (Klubschulen Migros 1967). Dans diverses autres nécrologies qui se trouvent dans les archives Gosteli, elle est décrite comme une femme douée, intelligente et responsable, comme une collaboratrice fort appréciée et étroite conseillère de Duttweiler, qui défendait passionnément ses propres points de vue: «Elle défendait sa conviction avec véhémence et en connaissance des problèmes» (Hochstrasser 1967). On raconte qu’elle représentait dans bien des débats la «conscience morale», agissant avec clairvoyance et en connaissance des choses (Munz 1964). Gottlieb Duttweiler lui-même, dit-on, la qualifiait de «cofondatrice spirituelle de Migros». À peine vingt ans après sa mort, en mars 1984, Pierre Arnold (1921-2007), président de l’administration de la Fédération des coopératives Migros de 1984 à 1991, rendit hommage à l’action d’Elsa Gasser. À l’époque où il était le «grand chef de Migros», Arnold s’adressait régulièrement aux coopérateurs et coopératrices dans des lettres publiées dans «Wir Brückenbauer». Dans l’une de ces lettres, il mentionne que c’est la femme de Duttweiler qui l’a encouragé à les écrire. Il y avait été incité par la dernière lettre d’Elsa Gasser à Gottlieb Duttweiler, dans laquelle elle esquissait l’avenir de Migros et prévoyait – une fois de plus – la voie que prendrait la coopérative. Dans sa lettre, Arnold atteste qu’Elsa Gasser a fait partie de l’«aile intellectuelle et anticipatrice de Migros», et qu’elle a également joui d’une grande estime comme membre du conseil d’administration (1957-1967). «Ses propos étaient écoutés avec attention, son influence était importante» (Arnold 1984). Elle était bien au fait des idéaux de Migros, ce qui lui avait permis d’agir comme instigatrice «discrète» à l’origine de nombreux acquis. «C’est elle qui a poussé nos fondateurs dans la direction culturelle. Cela comprenait la publication de précieux livres-cadeaux, le soutien d’Ex Libris, le développement des Écoles-clubs, l’organisation des Concerts-clubs.»

La création tardive de discours significatifs

Dans chacune des deux biographies très volumineuses consacrées à Gottlieb Duttweiler, on trouve deux phrases qui rendent hommage à Elsa Gasser comme actrice importante dans le contexte de la création de l’École-club Migros: d’une part, Karl Lüönd décrit que c’est sur suggestion d’Elsa Gasser que Duttweiler fonda l’École-club Migros (Lüönd 2000, p. 66); d’autre part, Curt Riess mentionne qu’Elsa Gasser avait promu l’idée de l’École-club, puisque c’était en fait les femmes qui souhaitaient utiliser leur temps de façon productive en soirée (Riess 2011, p. 276).

Paul Link, le premier directeur de l’École-club Migros, rapporte en 1964 dans le cadre de l’anniversaire de Migros que les précurseurs des Écoles-clubs avaient été des cours pour les coopérateurs3: «Mieux tenir le ménage, coudre, chauffer, faire la lessive. Il s’agissait de fournir des indications et des instructions pour mieux s’en sortir avec les produits alimentaires, textiles, combustibles et savons rationnés» (Klubschule – Hilfe für den Menschen unserer Zeit 1969). Les sources d’archives ne permettent plus de reconstituer de façon sûre qui en avait eu l’initiative. Cependant, on pourrait très bien imaginer que c’était Anna Suter-Duttweiler, qui s’était déjà employée ces années-là au service de ses concitoyen·ne·s dans la commune de Küsnacht où elle habitait, entre autres avec des cours de puériculture.

Adele Duttweiler-Bertschi (1892-1990) aurait également pu être une initiatrice des cours pour coopératrices pendant les années de la guerre. On dit d’elle qu’elle s’est toujours investie pour les préoccupations des femmes: «Une pensée commerciale associée à une action sociale, c’est ce qui correspond à son univers d’expérience personnel dès sa jeunesse. Cela profite aux femmes qui doivent se débrouiller pour assurer les repas de leur famille avec un petit salaire. La responsabilité sociale et une compréhension pour les femmes qui ont beaucoup de devoirs mais pas de droits politiques – servir cet objectif remplit Adele Duttweiler d’optimisme et de joie» (Häsler 1992, p. 28). Gottlieb Duttweiler jugeait l’importance de son épouse pour l’entreprise Migros comme suit: «Elle n’a pas seulement apporté une contribution majeure à la construction de Migros – sans elle, cette œuvre n’aurait sans doute pas vu le jour» (Duttweiler 1955, cité d’après Häsler 1992, p. 6). Häsler, quant à lui, décrit Adele Duttweiler-Bertschi comme «une associée importante de l’œuvre de sa vie, qui n’aurait pas pu devenir sans elle ce qu’elle est devenue. Ils avaient besoin l’un de l’autre et se complétaient d’une manière étonnante et sans doute fatidique. À sa manière peu spectaculaire, retenue et pourtant toujours présente, Adele Duttweiler-Bertschi comptait ainsi parmi les personnalités féminines importantes de notre siècle» (Häsler 1992, p. 7). Le biographe Karl Lüönd suppose également que l’influence d’Adele Duttweiler sur la pensée et les décisions de son mari peut être qualifiée de considérable (cf. Lüönd 2000, p. 17). Son engagement en faveur d’offres de formation pour adultes correspondait bien à la description de sa personnalité et de son attitude: «On était continuellement impressionné par son rayonnement humain, sa conscience sociale, sa présence d’esprit et sa clairvoyance» (Häsler 1990, p. 34).

Pierre Arnold attribue à Elsa Gasser, juste vingt ans après sa mort, un rôle important dans l’histoire de Migros. Toutefois, dans la nécrologie d’Adele Duttweiler-Bertschi, il fait hommage à l’action de cette dernière comme «force motrice», mais note en même temps qu’elle sut avoir la sagesse de «garder une distance claire par rapport à la direction de l’entreprise» (Arnold 1990). Une semaine plus tard, un article paraît dans «Brückenbauer» à l’occasion de son enterrement, où il la remercie expressément de n’avoir jamais élevé sa voix: elle «était une conseillère fiable sans se mêler des détails de la gestion de l’entreprise» (Ribi 1990, p. 3). On l’estimait donc pour avoir agi depuis la ligne de touche sans apparaître sur le terrain, son rôle étant cantonné à celui d’un soutien à l’arrière-plan. Le fait qu’elle ait épaulé la direction masculine sans avoir la prétention d’exercer elle-même un pouvoir est au cœur de ce jugement positif.

Il faut retenir également l’appréciation du magazine du mouvement suisse des femmes «Mir Fraue», qui parut du vivant d’Adele Duttweiler. Dans cet article rédigé par une femme, le seul accomplissement attribué à Adele Duttweiler en rapport avec l’École-club Migros est d’avoir encore suivi des cours à l’École-club même lorsqu’elle était déjà très âgée. «À 83 ans, Adele Duttweiler apprenait encore la poterie dans une École-club Migros. Elle fait de la peinture et de l’aquarelle et n’est en rien un monument inaccessible. Elle est une dame. Elle a de la classe et de la dignité du type le plus précieux. De toute sa vie, elle ne s’est jamais mise en avant, n’a aspiré à aucun poste, n’a joué aucun rôle dirigeant. Elle a permis à son mari d’accomplir l’œuvre de sa vie» (Wiedmer-Zingg 1982).

Reposant sur des notes écrites, les descriptions de l’action des trois femmes – Adele Duttweiler, Elsa Gasser et Anna Suter – leur attribuent une certaine influence sur la genèse de l’École-club Migros, cernent leur action, en font l’éloge, mais tout en les marginalisant. Dans les rapports pour l’anniversaire de 1964, les femmes restent absolument sans voix, on ne leur attribue aucune importance. Plus tard, notamment dans les nécrologies de 1967, 1984 et 1990, on accorde aux trois femmes d’avoir été des «instigatrices» importantes, quoique «discrètes», du développement de l’entreprise Migros. En tant qu’instigatrices discrètes, elles n’avaient pas pu trouver place directement dans les publications à l’occasion de l’anniversaire, elles sélectionnaient, faisaient le tri, cherchaient à générer du sens et une identité, (dé)formant l’histoire de la création de l’École-club Migros (Müller 2004b, p. 3).

La production discursive de narrations de l’histoire et l’attribution de position de sujets

Il s’avère que non seulement les plaquettes d’anniversaire, mais également les nécrologies, peuvent être vues comme supports performatifs à signification sociale. Le genre de la nécrologie implique que la vie de la personne décédée y est d’une part générée de façon discursive, et d’autre part déterminée comme significative. Par le biais de la mise en scène médiatique d’anniversaires ou d’autres événements particuliers tels que le décès d’une personnalité, on pratique une production discursive de narrations de l’histoire. On voit par exemple de telles narrations de la création de l’École-club. De plus, par rapport à la question de la «parole» donnée aux femmes, la pratique discursive de narration de l’histoire est en mesure de procéder à une attribution de position de sujets ayant un impact social considérable. Le fait qu’un régime puissant de subjectivisation puisse s’installer par ce récit de l’histoire est bien mis en lumière par l’exemple d’Adele Duttweiler, d’Elsa Gasser et d’Anna Suter.

Dans ce contexte, il apparaît clairement que la recherche des voix non entendues est importante. Comment ces histoires de l’éducation des adultes sont-elles racontées (aujourd’hui)? Qui raconte l’histoire de l’éducation des adultes (aujourd’hui)? Qui s’inscrit dans cette histoire? Quels acteurs et actrices peuvent s’y exprimer, et comment sont-ils ordonnancés? De quoi et de qui évoque-t-on le souvenir? Et qui tombe ainsi dans l’oubli?

Pour le domaine de l’historiographie de l’éducation des adultes en Suisse, des analyses qui se penchent sur le mode de fonctionnement et d’exécution des pratiques discursives dans les narrations de l’histoire peuvent s’avérer fort instructives. La pratique discursive de la narration de l’histoire de l’éducation des adultes s’inscrit dans les rapports de force dominants. En révélant les rapports politiques, économiques et socioculturels au sein desquels se situe le travail éducatif avec les adultes, on peut ainsi mettre en évidence les espaces de possibilités ainsi que les effets produits dans et par cette pratique. C’est là que se cache le potentiel de remettre en question les «vérités» produites dans ces récits de l’histoire, afin d’ouvrir par ce biais une brèche aux histoires qui n’ont pas été entendues jusqu’alors.

Le présent article porte sur un aspect partiel du projet de thèse «Vielschichtige Geschichten – einseitige Erzählweisen» [Histoires multidimensionnelles – modes de narration unilatéraux4. La thèse examine comment l’histoire de l’éducation des adultes est racontée en Suisse, et comment sa narration a changé au fil du temps (cf. Klingovsky et al. 2020; Zimmerli 2020).

  1. Dès le début, des professeures de langues animaient également ces cours. Dans les articles, on utilise toutefois uniquement la forme masculine - pratique courante à l’époque.
  2. Pour cet article, l’accès aux archives de Migros ainsi qu’aux archives Gosteli a été précieux. Nous remercions donc vivement de leur soutien, d’une part Helena Schulz, spécialiste des archives chez Migros, et d’autre part Monika Bill, directrice des Services centraux de la fondation Gosteli. 
  3. En fait, il s’agissait sans doute plutôt de coopératrices, mais Link utilise uniquement la forme grammaticale masculine.
  4. Le projet de thèse est encadré par Martin Lengwiler (professeur d’histoire générale moderne, Université de Bâle) et Christine Zeuner (professeure d’éducation des adultes, spécialisée en théorie et histoire de l’éducation des adultes, Université de Hambourg).

Liste des documents

20 Jahre Klubschule (1964). Dans: Neue Zürcher Zeitung, 5.11.1964.

20jähriges Jubiläum der Klubschule Migros (1964). Dans: Neue Zürcher Nachrichten, 12.5.1964.

Abschied von Anna Suter-Duttweiler (1967). Fondation Gosteli Anna Suter-Duttweiler. Archivage: 1967/BSF/5420.

Arnold, Pierre (1984): Eine Frau von geistigem Format. Dans: Wir Brückenbauer. Wochenblatt des sozialen Kapitals, 7.3.1984 (10), p. 2. 

Arnold, Pierre (1990): Adieu, liebe Frau Duttweiler. Dans: Wir Brückenbauer. Wochenblatt des sozialen Kapitals, 30.5.1990 (22), p. 1.

Häsler, Alfred A. (1990): Das grosse Los. Dans : Wir Brückenbauer. Wochenblatt des sozialen Kapitals, 6.6.1990 (Zurich), pp. 31-34. 

Häsler, Alfred A. (1992): Adele Duttweiler-Bertschi. Ein Jahrhundert Leben. Zurich: Edition M.

Hochstrasser, Charles (1967): Dr. Elsa F. Gasser gestorben. Dans : Die Tat 32, 1.9.1967 (206), p. 7. 

Klubschule - Hilfe für den Menschen unserer Zeit. Gespräch mit Klubschul-Direktor Paul Link (1969). Dans: Die Tat 29, 14.5.1969, p. 4. 

Klubschule Migros. Bildung für alle. Disponible en ligne sur www.klubschule.ch/Ueber-uns/Klubschule-Migros, consulté la dernière fois le 6.8.2022.

École-club Migros (1967): Zwei bedeutende Frauen (Information, 1).

Lüönd, Karl (2000): Gottlieb Duttweiler (1888-1962). Eine Idee mit Zukunft. Meilen: Verein für wirtschaftshistorische Studien (Schweizer Pioniere der Wirtschaft und Technik, 72).

Munz, Hans (1964): Frau Dr. Elsa Gasser im Ruhestand. Dans: Wir Brückenbauer. Wochenblatt des sozialen Kapitals, 13.3.1964, p. 2. 

Ribi, Rolf (1990): Wo du hin gehst, da will ich auch hin gehen. Dans: Wir Brückenbauer. Wochenblatt des sozialen Kapitals, 6.6.1990 (Zurich), p. 3. 

Riess, Curt (2011): Gottlieb Dutweiler. Eine Biografie von Curt Riess. Zurich: Europa Verlag AG.

Sprachkurse für unsere Genossenschafter! Für die Nachkriegszeit von besonderer Aktualität (1944). Dans: Wir Brückenbauer. Wochenblatt des sozialen Kapitals 2, 3.3.1944 (81), p. 5. 

Wiedmer-Zingg, Lys (1982): Adele Duttweiler. Ein Exklusivgespräch. Dans: Schweizer Frauenblatt: Mir Fraue (7), Fondation Gosteli Adele Duttweiler. Archivage: 1971/BSF/1705, pp. 4-5.

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