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Témoignages sur l’apprentissage expansif: aperçu d’expériences d’apprentissage par des formatrices et formateurs

Selon la théorie de Holzkamp centrée sur l’individu, l’apprentissage expansif est possible et probable si les opportunités d’apprentissage sont reliées à des intérêts de vie personnels, revêtant ainsi une importance subjective. Les personnes apprenantes agissent alors dans l’espoir d’élargir leurs capacités de réflexion et d’action, et d’améliorer leur qualité de vie (Holzkamp, 1995). L’individu et ses intérêts jouent donc un rôle décisif dans la réussite des processus d’apprentissage expansif. En effet, comme Haberzeth le décrit dans cette revue, l’apprentissage expansif ne peut se produire et/ou les efforts de transmission dans le cadre du travail éducatif restent vains si les personnes apprenantes, ou les personnes participantes, ne parviennent pas à établir de lien entre les thèmes d’apprentissage et leurs intérêts personnels et si elles ne sont pas prêtes à «les accepter sciemment et activement en tant que tâches d’apprentissage» (Haberzeth, 2025, p. 19). Afin de mieux comprendre l’apprentissage humain, mission fondamentale de l’éducation des adultes et de la formation continue, et d’identifier des pistes de réflexion pour promouvoir l’apprentissage expansif (p. ex. dans le cadre d’offres de formation continue), cet article s’intéresse à des points de vue subjectifs. Des opportunités individuelles, des éléments d’importance et des conséquences d’expériences d’apprentissage expansif sont mis en lumière. Ces expériences s’inscrivent toutes dans un contexte professionnel ou quotidien spécifique. Ce sont des réflexions de personnes apprenantes, mais aussi de personnes exerçant des activités d’apprentissage pour adultes. Au-delà du regard que les formatrices et formateurs portent sur eux-mêmes, l’article vise également à favoriser la compréhension et la prise de conscience relatives au processus d’apprentissage expansif chez les personnes participantes. Pour ce faire, la rédaction a interrogé dix formatrices et formateurs, coachs, conseillères et conseillers ou d’autres personnes exerçant des activités d’apprentissage pour adultes afin de connaître leurs propres expériences en matière d’apprentissage expansif. Les contributions s’intéressent plus précisément aux expériences ayant permis aux personnes concernées d’élargir leurs capacités de réflexion et d’action par rapport à leurs intérêts personnels, à ce que ces expériences leur ont apporté personnellement et dans quelle mesure elles influencent leur pratique professionnelle. Nous avons souhaité recueillir des réflexions individuelles sur leur propre apprentissage afin de présenter l’apprentissage non pas comme un concept abstrait, mais comme un processus personnel proche de la réalité. Les réflexions et expériences consignées par écrit ont abouti à dix témoignages très différents sur l’apprentissage expansif. On y trouve des conceptions individuelles de l’apprentissage expansif, des exemples de thèmes d’apprentissage significatifs sur le plan personnel et les effets des processus d’apprentissage expansif, tant dans la vie quotidienne que professionnelle. Ces témoignages invitent à considérer l’apprentissage du point de vue des personnes qui l’accompagnent au quotidien et le redécouvrent elles-mêmes sans cesse. Ils incitent à prendre conscience de son propre parcours d’apprentissage et à le poursuivre, et offrent un aperçu enrichissant de la diversité des expériences en matière d’apprentissage expansif. Quand je repense à mon parcours scolaire, je me rends compte que j’ai passé beaucoup de temps à acquérir des connaissances. Mais j’avais toujours la même impression, celle de ne pas avoir appris grand-chose. Beaucoup d’informations n’étaient enregistrées que dans ma mémoire à court terme, par exemple pour réussir un examen indispensable. Ou bien, lorsque je tentais de mettre en pratique ce que j’avais appris, je m’apercevais que je ne l’avais pas compris en profondeur, car il me manquait un lien avec le réel. C’est l’apprentissage de concepts ou de thèmes théoriques qui me semblaient sans importance qui me posait le plus de difficultés. En général, j’avais l’impression d’avoir réellement appris quelque chose seulement à force de le mettre en pratique, ou encore lorsque je voulais apprendre quelque chose pour me donner des opportunités professionnelles, en étant très motivée et sans me poser de questions au préalable. Après avoir travaillé plusieurs années dans le département Marketing produits d’un groupe international à la suite de ma formation en gestion d’entreprise, j’ai souhaité un changement radical et je suis partie en Asie du Sud-Est pour travailler dans l’hôtellerie et l’aide humanitaire. Après un an et demi dans le sud de la Thaïlande, j’ai passé un an au Cambodge dans une ONG, puis je suis retournée en Thaïlande avec un nouvel objectif professionnel. À Bangkok, j’ai suivi une formation continue pour devenir directrice de cours d’anglais pour adultes, puis j’ai travaillé pendant plusieurs années dans une école de langues américaine. Pendant toute cette période passée en Asie du Sud-Est, je n’ai pas eu besoin d’apprendre la langue du pays pour y vivre et y travailler. Néanmoins, je voulais acquérir des connaissances de base pour mieux comprendre la culture de mon pays d’adoption et les besoins de mes élèves, pour la plupart thaïlandais. Je souhaitais également pouvoir communiquer avec les gens du pays dans leur langue. Pour diverses raisons, je n’ai jamais suivi de véritables cours de langue. Grâce aux échanges avec mes collègues thaïlandais, mes élèves, mes amis, et à mes activités de tous les jours, comme prendre un taxi, faire mes courses au marché ou parler avec le personnel gestionnaire de l’immeuble, j’ai pu acquérir des connaissances de base pour communiquer à l’oral. Cet apprentissage informel, qui s’est fait en grande partie consciemment, mais aussi parfois de manière inconsciente, s’est révélé très enrichissant pour ma vie en Thaïlande. Pouvoir communiquer en thaï m’a permis d’avoir plus de contacts avec les gens, de mieux m’intégrer et d’être plus heureuse dans un pays étranger. De même, le fait de connaître la structure de la langue m’a permis de mieux comprendre mes élèves et leurs besoins dans le cadre des cours d’anglais. J’ai compris pourquoi ils faisaient toujours les mêmes fautes ou avaient des difficultés avec certaines règles grammaticales ou la prononciation de certains mots. Depuis, je suis plus ouverte aux autres langues et cultures et je m’y intéresse davantage. J’ai fait une autre expérience d’apprentissage expansif au cours de mon séjour en Thaïlande. Influencée par mon bref passage dans l’hôtellerie et l’aide humanitaire, par le secteur du tourisme très présent en Asie du Sud-Est et par ma passion pour les voyages, j’ai développé un grand intérêt pour le tourisme durable. J’ai donc suivi pendant plusieurs mois une formation en ligne sur le développement de cette forme de tourisme. Cette expérience d’apprentissage m’a aidée à renforcer ma capacité de réflexion. Elle m’a également sensibilisée à penser et à agir de manière plus durable en matière de voyages. J’ai découvert ainsi des lieux et des projets de développement durable très enrichissants qui m’incitent aussi à adopter un comportement durable dans ma vie quotidienne. Récemment, j’ai décidé de suivre une formation continue dans le cadre professionnel, non pas parce que j’en avais besoin pour répondre à des exigences de mon travail. En effet, je dispose des connaissances et des compétences nécessaires pour accomplir mes fonctions. J’ai choisi cette formation courte pour mieux comprendre les différents aspects et les enjeux, et répondre ainsi au niveau d’exigences élevé que je me fixe en matière de qualité dans mon travail. Je souhaitais me sentir plus compétente dans mon champ thématique et comprendre encore mieux les besoins de ma clientèle pour pouvoir y répondre. Le contenu de la formation et surtout les échanges pratiques avec les personnes participantes et les formatrices et formateurs ont été très enrichissants et m’ont permis d’aborder mon travail avec davantage de confiance en moi-même et de m’intéresser à de nouveaux domaines thématiques. Depuis mon retour en Suisse, je ne travaille plus comme formatrice d’anglais, mais j’exerce depuis trois ans une activité accessoire de formatrice d’allemand langue étrangère/seconde langue. Les expériences d’apprentissage expansif que je viens de décrire ont aussi influencé mon action professionnelle en tant que formatrice. J’ai pu faire le constat que l’apprentissage issu d’une motivation personnelle m’a permis, dans certaines situations personnelles, d’élargir mes possibilités d’action et d’améliorer ma qualité de vie, et ce constat influence ma méthode pédagogique. Je souhaite que les personnes qui participent à mes cours apprennent aussi des choses pertinentes pour elles, qui leur donnent du plaisir et leur ouvrent de nouvelles perspectives. Dans mes cours, les contenus et les objectifs généraux d’apprentissage sont dictés par le Cadre européen commun de référence (CECR) et le matériel pédagogique est prédéfini par chaque école. C’est pourquoi j’essaie à chaque fois d’expliquer pourquoi les personnes participantes doivent apprendre telle ou telle chose et quelles sont les conséquences possibles si elles ne le font pas. En ayant connaissance de leur vécu, je m’efforce de replacer les situations d’action le plus possible dans le contexte individuel des personnes apprenantes et je leur fais part d’idées pour les aider à apprendre de manière plus autonome et davantage en fonction de leurs besoins personnels, malgré les directives. J’espère ainsi que les personnes qui participent à mes cours ressentent moins la pression de devoir atteindre un certain niveau de langue, qu’elles prennent plaisir à apprendre la langue et qu’elles tirent de mes cours des éléments qui enrichissent leur vie. Melanie Schneider Professionnellement, c’est dans le secteur de la santé que mon intégration sociale s’est faite. Pendant ma formation d’infirmier dans un grand hôpital, j’ai tout de suite été fasciné par la complexité du fonctionnement hospitalier, les différentes disciplines et la manière dont tous les éléments individuels s’assemblent pour former un ensemble qui fonctionne. Dans mon quotidien, je me suis vite rendu compte que lorsque j’étais confronté à des situations difficiles dans mon rôle au sein du système hospitalier, les choses dépendaient de moi. Je peux prendre le temps d’aider quelqu’un en lui donnant des explications. Je suis la personne qui, pendant son service, peut identifier les difficultés et agir. Au final, c’est moi qui décide de réagir ou non, et de quelle manière. C’est à travers mon action que je change ou non les choses. Je me suis rendu compte – et cela m’a marqué – que deux choses sont essentielles. D’une part, je me suis aperçu que mon rôle allait nécessairement de pair avec la prise de responsabilités: étant donné que j’assume cette responsabilité, je suis en mesure de changer les choses. D’autre part, il y a le comportement: j’essaie d’agir de manière appropriée dans une situation concrète. Pris séparément, ces deux éléments n’ont qu’une efficacité limitée. Mais si l’on parvient à réfléchir à son propre comportement et à agir en conséquence sur le moment, bien des choses deviennent possibles. Aujourd’hui, j’estime que c’est grâce à ces expériences acquises au quotidien que j’ai pu passer ma maturité et faire des études parallèlement à mon travail à l’hôpital. Finalement, mes expériences dans le système hospitalier complexe m’ont conduit à ma vocation de psychologue du travail et des organisations. Dans d’autres fonctions professionnelles, que ce soit dans les ressources humaines ou dans le conseil pour les entreprises, j’ai pu aborder des thèmes et prendre en charge des projets en adoptant précisément l’attitude décrite ci-dessus. Et en retour, j’ai pu en tirer des enseignements. Pour moi, l’efficacité découle de l’action, en abordant des thèmes et en essayant d’assumer des responsabilités. Non pas parce que je suis particulièrement intelligent ou compétent, c’est souvent le contraire, mais tout simplement parce que mon rôle m’en donne la possibilité. Dans ma fonction actuelle de chargé de cours et de directeur de centre à l’Institut de psychologie appliquée (IAP) de la Haute école zurichoise des sciences appliquées (ZHAW), j’attache de l’importance à ce que les personnes qui viennent chez nous pour se perfectionner et développer leur organisation puissent vivre cette expérience d’apprentissage et cette efficacité. Cela, d’une part, en réfléchissant à leur propre comportement, à la compréhension de leur rôle et à leurs valeurs, et en les affinant. D’autre part, en se familiarisant avec des outils et en les utilisant pour être efficaces, notamment dans des situations difficiles. Comme toute compétence, celle-ci comporte aussi des effets secondaires. Les potentiels et les opportunités impliquent aussi des risques. En effet, quiconque assume des responsabilités est également responsable en fin de compte. Au quotidien, cela peut se traduire par un trop grand nombre de thèmes et de tâches, avec des dossiers qui s’empilent. J’ai moi-même appris que la prise de responsabilités ne peut pas fonctionner si l’on ne se fixe pas des limites individuelles et professionnelles. Ou, pour reprendre librement le carré des valeurs et du développement de Friedemann Schulz von Thun: outre l’aptitude à assumer des responsabilités au sein de son rôle, il faut également trouver ce savant équilibre qui consiste à percevoir ses propres limites et à s’en porter garant. Les deux ne sont pas simples. Si c’était le cas, ni l’apprentissage ni le développement ne seraient sans doute possibles. Urs Blum C’est paradoxal, mais il y a quelque chose de stimulant à ne rien comprendre ou presque. Cette sensation, je l’ai découverte il y a 20 ans, quand j’ai vécu six mois au Japon. Avec le peu de japonais que je parlais, je naviguais dans un monde où rien n’était automatique. Commander un repas, lire un panneau, comprendre une annonce dans le métro : tout demandait une attention totale, une présence absolue. Loin d’être épuisante, cette hypervigilance était vivifiante pour moi. J’étais dans cette zone médiane où l’on comprend juste assez pour avancer, mais où chaque pas reste un défi. Plus tard, j’allais découvrir le concept de zone de confusion optimale , mais sur le moment, je savais juste que je me sentais vivante. Que chaque jour, j’en savais un peu plus, que je gagnais un peu plus en liberté et en contrôle sur mon environnement. Cette découverte a pris tout son sens quelques années plus tard, suspendue à mon parapente, à 1000 mètres au-dessus du vide. Au milieu des nuages, j’avais littéralement ma vie entre mes mains. Lors des premiers vols, j'étais totalement dépendante de la voix de mon instructeur dans la radio. Mais, petit à petit, cette voix qui me guidait a commencé à m’agacer. Je voulais qu’elle se taise, qu’elle me laisse voler seule, faire mes propres erreurs, sentir par moi-même. Cette rébellion a été révélatrice: apprendre, c’est aussi prendre la responsabilité de décider, pas seulement exécuter. Cette prise de conscience a certainement influencé ma façon d’accompagner mes propres apprenant·es. Elle m’a appris à reconnaître que l’aide peut devenir un frein. Comment laisser place à ce moment précieux où quelqu’un préfère couper sa radio, ce moment merveilleux où, en tant que formatrice, je dois disparaitre? Il me semble que ces expériences sont profondément marquées par une forme de conviction naïve et joyeuse, présente très tôt dans mon enfance: si quelqu’un avait pu comprendre quelque chose avant moi, il n’y avait aucune raison pour que je n’y arrive pas. L’idée d’apprendre ne me faisait pas peur, et elle m’a offert une liberté plus vaste, celle de pouvoir décider de ma vie. Plus tard, j’ai lu une citation - dont je n’ai pas retrouvé la source - qui symbolise tout ce vécu: «apprendre, c’est comprendre, et comprendre, c’est être libre » . Comprendre, pour moi, ce n’est pas empiler des savoirs, c’est pouvoir choisir, penser par moi-même, ne pas être à la merci de l’inconnu. Il me faut nuancer: je ne crois pas à la vision méritocratique du quand on veut, on peut . Je sais qu’on ne part pas toutes et tous avec les mêmes chances. Mais je sais aussi que lorsqu’on rencontre un savoir qui résonne, un soutien juste, une marge d’autonomie possible, alors quelque chose se met en mouvement. Et ce mouvement-là, s’il est respecté, peut changer une vie. Internet est arrivé quand j’étais adolescente, et soudain, j’avais accès à des ressources d’autoformation, quand je voulais, comme je voulais. Une révolution pour moi. J’ai appris à me former seule, à chercher, à creuser. Mais cette autonomie n’était pas synonyme de solitude. J’ai aussi eu la chance de rencontrer des mentors, qui donnent le droit de se donner le droit . Je pense à un professeur qui possédait un tel enthousiasme pour son sujet qu’il paraissait impossible de ne pas comprendre. Il avait cette même forme de naïveté joyeuse, qui permettait à chacun·e de le rejoindre. Aucune arrogance ou jugements de valeur. À 18 ans, j’ai commencé des études universitaires parce que c’était la suite logique , mais sans réelle motivation. Je n’y ai pas trouvé de sens, alors j’ai arrêté juste avant de rendre mon mémoire de licence. Autour de moi, on m’encourageait à finir: «tu gâches tout, tu devrais finir, pour ta carrière». Mais je ne voulais pas construire une carrière, je voulais du sens. Quinze ans plus tard, j’ai repris des études en psychologie. Pas pour un diplôme, mais parce que j’en avais profondément envie, portée par une motivation presque purement intrinsèque: en tant que formatrice d’adultes, je voulais comprendre comment on apprend. J’ai découvert que je réussissais tout sans avoir à lutter – pas sans effort, évidemment, mais les difficultés devenaient des défis enthousiasmants. Je me sentais exactement là où je devais être. Et ce sentiment m’a menée jusqu’au doctorat que je poursuis aujourd’hui. Pas pour le titre, mais parce que j’ai envie de comprendre, et parce que j’ai envie que ça serve, en rendant des connaissances accessibles à d’autres. Ma relation à l’erreur s’est clairement transformée. Je ne vois plus les difficultés comme des fermetures, mais comme des indicateurs d’un besoin de clarification. Il faut savoir demander de l’aide, et parfois, il faut réorienter le chemin, mais les possibilités sont nombreuses. Toutes ces expériences ont un point commun: elles m’ont rendue plus libre, plus confiante dans ma capacité à naviguer dans l’inconnu. Et c’est peut-être cela l’apprentissage qui nous grandit vraiment: celui qui transforme notre rapport au monde, pas seulement nos compétences. Djamileh Aminian Comment ça? Pourquoi? On m’a souvent dit que lorsque j’étais enfant, je posais beaucoup de questions. Je voulais explorer le monde et le comprendre. Je ne pouvais avoir le journal de mon père que lorsqu’il avait fini de le lire. D’aussi loin que je me souvienne, mes parents se sont toujours intéressés à l’actualité dans le monde. Regarder le journal télévisé sur le canapé après le souper était devenu presque un rituel. Mais on ne remettait jamais les informations en question. Lorsque je quittais la maison familiale, les personnes qui prenaient chaque jour le train à la gare centrale de Zurich pour aller au travail étaient confrontées à une question passionnante: «Très cher monde, quelles sont les nouvelles ce matin?». À l’époque, la vitesse de transmission des actualités était raisonnable et les sources d’information vérifiables par rapport à aujourd’hui. Et pourtant, nous trouvions que c’était bien comme ça. Trente ans plus tard, je suis toujours un enfant curieux qui souhaite comprendre le monde. Internet en temps réel a créé une surabondance de médias et il est difficile d’échapper aux flashes d’information constants. Internet offrait de nouvelles possibilités, en dehors des médias grand public, à savoir publier des opinions divergentes et toucher un large public. À un moment donné, ce flux constant d’actualités et de notifications sur mon smartphone a été de trop pour moi. J’étais devenu accro aux actualités. J’ai dû apprendre à doser ma curiosité pour ne pas m’épuiser mentalement et rester ouvert au monde. Comment puis-je explorer le monde sans œillères? Comment acquérir des expériences d’apprentissage qui élargissent mon horizon intellectuel? Pour moi, l’apprentissage expansif signifie sortir des sentiers battus, penser et agir différemment. J’estime que l’apprentissage expansif n’est possible que si j’y trouve un sens. Je veux alors agir par conviction pour une idée ou une vision des choses. C’est l’essence même de l’innovation et du changement. En tant que concepteur pédagogique, j’aime donc rechercher des possibilités pour que les étudiantes et étudiants mènent par eux-mêmes des recherches, remettent en question et trouvent sur un thème des opinions diamétralement opposées afin qu’ils se forgent un point de vue différent. Si possible, j’invite les étudiantes et étudiants à un échange et un dialogue équitables. Comment se mettre à apprendre de manière expansive? Je commence par moi-même et mes préjugés. Honnêtement: ce n’est pas facile et je n’y parviens pas toujours. Le «Growth Mindset», c’est-à-dire le devoir de faire mieux, m’aide dans cette démarche. Lorsque j’y parviens, j’agis délibérément et de manière proactive en m’ouvrant au monde et en y participant. Entre-temps, j’ai sensiblement réduit mon «temps d’écran». Ma consommation de médias se fait de manière plus consciente et plus contrôlée. L’application ScreenZen bloque mon accès aux portails d’information. Avant de pouvoir accéder aux contenus médiatiques du Guardian, du Spiegel, de la NZZ ou de la SRF, je dois me poser la question suivante: «Est-ce vraiment important, là, maintenant?». Dix minutes plus tard, la question réapparaît. Si je m’informe exclusivement via le journal hebdomadaire ou la Weltwoche, je passe à côté de bien d’autres points de vue qui ne sont pas nécessairement faux. Une démocratie qui fonctionne repose sur l’échange d’opinions et de systèmes de valeurs différents. Je lis parfois des commentaires en ligne sur des sujets d’actualité brûlants. Les réseaux sociaux regorgent d’informations, d’opinions singulières présentées comme des informations fondées, et sont parfois de la désinformation ciblée. La pandémie de coronavirus a provoqué une polarisation de la société. Les messages poussés encore plus à l’extrême ont une plus grande portée, alors que certaines personnes s’estiment «laissées pour compte» par la société et ne se sentent plus écoutées. Par le passé, des thèmes comme le changement climatique, les guerres, les migrations et les questions relatives à l’UE ont déjà fait l’objet d’âpres discussions autour d’un comptoir de bistrot. Aujourd’hui, il y a tellement de fausses publications sur les réseaux sociaux qu’il est quasiment impossible de savoir d’où proviennent ces informations sans un vérificateur de faits tel que Correctiv.org. Dans les théories du complot, il manque souvent de réelles indications à propos des sources utilisées. Cela vaut-il la peine de discuter longuement avec d’autres personnes du vaccin à ARNm si l’on n’est pas soi-même spécialiste de la question? Je ne le pense pas. Je pose des questions et j’essaie de répondre à ces personnes sans me contredire. Ou bien je demande que l’on m’indique les sources. Je cherche le dénominateur commun sur lequel nous pouvons nous mettre d’accord. Le dialogue commence par l’écoute. Ma curiosité m’a longtemps aidé à poser des questions pointues. À l’avenir, je voudrais poser des questions de manière plus lucide afin d’apprendre des autres et de façonner le monde avec eux. David Escurriola Arrivé quasiment au bout de ma carrière, après avoir quitté l’école à 16 ans car les études ne m’intéressaient pas, et obtenu un master en science de l’éducation à 45 ans tout en continuant à travailler, je me rends compte aujourd’hui de la place que l’apprentissage expansif a eu dans ma trajectoire professionnelle. J’ai débuté aux CFF comme apprenti d’exploitation, la profession la plus basique du groupe, pour occuper actuellement à 60% une place de cadre spécialiste dans le développement des collaboratrices et collaborateurs de cette entreprise. Entre deux, j’ai fait trois apprentissage et treize métiers différents, dirigé dix services et 130 personnes durant quatre ans, ou encore eu la responsabilité de toutes les offres de formations «non-métier». Les 40% restants, je donne des formations dans plusieurs instituts de Suisse romande, dans différents modules menant au brevet fédéral de formateurs d’adultes (BFFA). Quels liens entre ce parcours et l’apprentissage expansif? Et bien, si j’ai commencé à donner des cours professionnels à des apprentis contrôleurs, c’était en grande partie dû à mes activités sportives. Passionné de football et de ski, j’avais accompli des cours J+S pour entraîner des jeunes et pris des responsabilités dans des associations locales. Planifier les entraînements, organiser les activités, gérer des équipes, voilà autant de compétences que j’ai pu développer de manière plus efficace que si j’avais seulement étudié ces domaines dans des écoles. J’ai aussi pris la responsabilité d’une cabane de montagne gérée essentiellement par des bénévoles, ce qui m’a permis d’améliorer mes connaissances en gestion de projet lors d’une rénovation complète, ou encore mes compétences en communication au sein d’un comité d’une dizaine de personnes et avec les quelques septante personnes actives dans l’association pour que tout se passe bien durant la saison. Durant les vingt premières années de ma carrière professionnelle, je n’étais pas vraiment conscient des raisons pour lesquelles on me proposait souvent de nouveaux défis liés à des postes pour lesquels je n’avais ni formation, ni titre formel normalement exigés. Mon enthousiasme, et certainement un peu de naïveté liée à mon égo personnel, ont probablement joué un rôle. Mais, avec le recul, je m’aperçois, un peu comme Monsieur Jourdin qui faisait de la prose sans le savoir, que j’étais en plein dans l’apprentissage expérientiel de David Kolb. Lorsque j’ai commencé ma première formation continue universitaire en 2004, c’était simplement dans le but utilitaire d’obtenir le «papier» pour enseigner dans les modules du brevet de formateur d’adultes. À cette époque, c’est certainement l’effet Dunnig-Krueger qui me faisait me sentir plus compétent que je ne l’étais, persuadé que mes pratiques à elles seules suffisaient… Si, au début de mon cursus, j’étais encore dans une posture opposant la théorie à la pratique, surtout en référence à «la tour d’ivoire» que représentait pour moi l’université, j’ai réalisé que ce qui m’avait le plus permis d’avancer, ce n’était pas seulement les «expériences concrètes», mais bien le fait qu’inconsciemment j’analysais ce qui marchait ou non (observation réflexive) et que j’essayais d’en tirer des enseignements (conceptualisation abstraite) et que je les testais (expérience active). Lorsque j’ai compris cela, tout est devenu plus clair et j’ai compris l’intérêt d’articuler plutôt que d’opposer ces notions. Elles sont indissociables et se nourrissent l’une l’autre. Aujourd’hui, j’ai la chance de rencontrer des personnes très différentes à travers mes activités et j’essaie de les encourager à utiliser leurs expériences passées pour soutenir leurs réflexions et les théories qu’elles découvrent pour enrichir leurs pratiques futures. C’est pour moi la meilleure des façons d’illustrer l’apprentissage tout au long de la vie. Daniel Carron L’apprentissage se fait non seulement à travers l’acquisition de connaissances, mais aussi par la transformation active de notre environnement et des liens avec notre existence. Dans le cadre de projets professionnels auto-organisés qui sont une sorte de recherche-action, les personnes participantes et moi-même découvrons de nouveaux liens qui sont autant d’expériences d’apprentissage expansif. Ces expériences concernent non seulement un projet mais, au sens plus large, intègrent le vécu personnel au quotidien, par exemple le logement, les achats, les relations amicales, etc. Dans ma vie professionnelle et son contexte culturel axé sur l’art et le paysage, un domaine dans lequel je travaille depuis 25 ans, je me suis donné pour mission de m’analyser en tant que personne apprenante et de découvrir les éléments fondamentaux de mon apprentissage expansif. Je me suis très souvent posé la question suivante: est-ce que j’apprends seule ou en groupe? Comment est-ce que je conçois mes thèmes? Qui me donne un feedback ou me fait part de critiques? Et avec quelles autres personnes apprenantes est-ce que je partage des objectifs ou des environnements d’apprentissage? À présent, je le sais: apprendre offre une liberté formidable! Dans mon milieu professionnel, la transmission et l’organisation de thèmes donnés permettent de relier mes environnements d’apprentissage. Certains thèmes restent présents sur tout mon parcours biographique, d’autres changent en fonction d’un mandat, d’une mission, d’une expertise. Les activités liées à cet apprentissage sont définies par des méthodes de recherche scientifique, l’analyse, la vérification et, aujourd’hui, par les travaux de projet indépendants. L’apprentissage continue d’évoluer avec la constitution de groupes de travail de personnes apprenantes, de tutoriels ou de mentorats dans un contexte scientifique, des travaux d’évaluation ou de la participation à des associations. Mes lieux de travail sont multiples: mon bureau personnel, différents ateliers communautaires, des espaces de coworking en tant que travailleuse indépendante à l’étranger, des espaces off culturels ou des festivals et événements culturels temporaires. Comme beaucoup d’indépendants qui exercent dans le milieu culturel, je travaille souvent seule et je dois organiser en parallèle des projets à court ou long terme, tout en développant mon réseau. Cet apprentissage s’appuie sur mes propres points de vue en tant que personne apprenante, et non sur un idéal ou un objectif de formation dicté par des normes. C’est ainsi qu’au milieu de la cinquantaine, au début de ma nouvelle activité professionnelle, toujours en tant qu’indépendante, j’ai commencé à analyser mes thèmes plus en détail. J’ai suivi des cours dispensés par des organismes de formation continue sur les nouveaux médias et l’IA, et j’ai lu beaucoup d’ouvrages sur les thèmes dans lesquels j’estimais être spécialisée. J’ai organisé des projets de grande envergure et de longue durée, où j’ai pu approfondir différents thèmes propres à mon domaine de spécialité: la mise en place dans la région des Alpes d’un mouvement d’horlogerie de deux artistes munichois, doté d’éléments numériques, et une exposition dans un espace indépendant, «Embodied landscape», présentant les œuvres de sept artistes, qui intègrent et thématisent des éléments paysagers. Les artistes participant à ces deux projets sont restés en contact via Zoom au sein d’un groupe de discussion, et nous nous sommes rencontrés pour clarifier les questions liées au contenu et à l’organisation. Un groupe est toujours en contact régulier aujourd’hui. Nous nous sommes retrouvés presque au complet au printemps dernier à l’association Kunstverein Lunden et avons travaillé dans un paysage de polders, de digues et de canaux créés par l’humain avec des artistes bien établies localement, et nous nous sommes plongés dans l’univers de la mer des Wadden. Un autre projet commun a vu le jour après différentes réunions Zoom qui nous avaient permis d’échanger sur des livres, des articles scientifiques et d’autres aspects. Souvent, l’apprentissage expansif signifie aussi entretenir des contacts personnels. Dans ma vie quotidienne aussi, les projets se développent. Depuis plus de dix ans, je possède un alpage où en été, je découvre par moi-même la vie à 1500 mètres d’altitude. Je fais partie d’une coopérative alpine et, dans l’étable transformée, j’aménage une bibliothèque dédiée à la région des Alpes et à son exploitation agricole et paysagère. Mes propres livres sur ce thème s’y trouvent également; je suis heureuse que cet environnement d’apprentissage dans mon alpage se développe et je montre aux visiteuses et visiteurs ce qui est en cours de création. La réflexion commune sur les processus d’apprentissage permet de consolider et développer ma pratique professionnelle, elle m’apporte également de la joie de vivre. Et, autre chose non négligeable, je découvre une multitude de nouvelles recettes de cuisine de la région des Alpes, que j’expérimente bien sûr. Je passe donc beaucoup de temps à cueillir des plantes, à cuisiner et à préparer les repas! Mes macaronis des Alpes sont des pommes de terre à l’eau et des penne. Au moment de servir, j’y ajoute des rondelles d’oignon rissolées et, bien sûr, de la compote de pommes faite maison. Sibylle Omlin Le concept d’ apprentissage défensif élaboré dans la théorie de l’apprentissage centrée sur l’individu de Klaus Holzkamp s’applique étonnamment bien à mon parcours de scolarité obligatoire et à mon apprentissage. Ce concept signifie s’adapter aux exigences d’apprentissage; celui-ci a lieu sans participation intérieure. C’est une sorte d’intégration silencieuse, qui ne produit aucun effet. Dans mon cas personnel, cela s’est exprimé par une adaptation au manque de prise en compte de l’individu qui caractérisait mon école. Je ne montrais aucun intérêt et n’éprouvais aucune motivation pour les contenus d’apprentissage ni pour l’apprentissage en tant que tel. Dans son livre Souvenirs d’un Européen, Stefan Zweig décrit la manière dont une grande partie de son éducation s’est déroulée en dehors des institutions prévues à cet effet, car les questions brûlantes et les impressions qui étaient les siennes n’avaient pas leur place dans ces institutions. Cela vaut aussi pour les premières étapes de mon parcours éducatif. L’école m’a laissé de côté. Toutefois, avec le recul, ces obstacles ont été tout sauf inutiles. Bien au contraire, ils ont été un fondement sur lequel j’ai pu m’appuyer. Certes, la conception de l’éducation a considérablement évolué depuis les réflexions de Stefan Zweig des XIX e et XX e siècles. Mais les discussions de fond restent étonnamment d’actualité. Même sous l’influence de nouvelles technologies, les points qui font débat ne changent que de manière marginale. Le système éducatif de ma jeunesse m’a placé devant des exigences imprécises, qui ne trouvaient leur expression dans aucun plan d’études, mais qui avaient toutefois de l’effet. Plus tard, on leur a donné un nom: les Future Skills . Je suis convaincu que Stefan Zweig, en tant que personne privilégiée, éduquée et socialement favorisée, s’est entraîné dès sa jeunesse à développer bon nombre de ces «nouvelles» compétences. Elles désignent la capacité à gérer l’incertain, à supporter l’inconfortable, à améliorer activement des situations, à faire de l’accomplissement l’objectif vers lequel il faut tendre, parfois en tant qu’élève, parfois en tant qu’ami dans la structure sociale de la classe. Étant donné que l’éducation institutionnelle entrave souvent le potentiel et les intérêts des élèves, les marges d’action se développent souvent dans des contextes où on ne s’y attend pas. Les capacités d’action et l’auto-efficacité apparaissent alors. Elles ne peuvent pas être mesurées avec des notes, mais elles s’expriment dans des décisions autonomes. Les observations de Zweig semblent révéler une trop grande résignation à mon sens: «Nous devions mériter d’abord par une attente patiente tous les modes de notre élévation.» Au contraire, mes expériences d’apprentissage à l’école sont marquées par des travaux en groupe et par une réflexion avec les autres. Mon apprentissage s’est déroulé dans des formes sociales qui, rétrospectivement, ont beaucoup contribué au développement de mes compétences en résolution de problèmes. Je ne parlerais pas d’élévation ni d’ascension, mais de croissance personnelle. Il ne m’a pas fallu simplement endurer et attendre, mais cela m’a aidé à surmonter ma frustration vis-à-vis du programme scolaire. À mes yeux, il s’agit là de compétences transformationnelles . Ce sont des capacités associées à l’exigence selon laquelle la société se développe dans une direction qui est favorable et saine. Elles sont devenues le socle de mon parcours éducatif et professionnel. Se développer en se confrontant à des problèmes pratiques et élargir ses capacités d’action sont essentiels et l’importance de ces deux compétences m’a été expliquée dans les sciences sociales. Le lien entre travail social et éducation a toujours présenté pour moi un caractère extrêmement personnel. La combinaison de ces éléments m’a permis de développer une compréhension de l’éducation qui me guide encore à ce jour. L’habilitation, la liberté de choix, la critique et la connaissance – ainsi que la liberté qui en découle – sont pour moi des repères essentiels dans cette compréhension. Une éducation en arrière-plan de l’éducation prévue, une méta-éducation , que l’on appellerait aujourd’hui plutôt «formation informelle», a créé en moi l’image d’une voie malléable. Selon moi, un apprentissage qui crée des capacités d’action ne se définit pas par un concept concret, ni par une institution de formation précise. Il a lieu par intermittence, entre des séquences de formation, entre des périodes professionnelles, entre les grandes étapes de la vie. Ce qui est important dans ce cadre, c’est la mise en relation des expériences, la cohésion et ce qui é merge, chaque nouvelle chose qui se produit à partir de l’interconnexion imprévue de connaissances. Mon apprentissage s’est déroulé par étapes discontinues, non linéaires. Il s’est développé avec la maturité à l’âge adulte, avec des décisions tardives pour les études et avec des activités professionnelles éloignées des disciplines apprises. Mais, l’intégration constante de ces expériences a créé pour moi beaucoup de sens et représente une valeur ajoutée durable. Aujourd’hui, avec ce parcours, je profite de manière beaucoup plus intensive des expériences d’apprentissage formalisées. Dans mon activité professionnelle dans la formation, je considère que la voie qui a été la mienne m’a offert un riche potentiel. Nico Scheidegger Pendant longtemps, j’ai avancé avec cette idée qu’il fallait bien faire . Suivre un parcours sérieux, sécurisant, responsable. J’ai commencé par une maturité commerciale, puis j’ai enchaîné des postes administratifs. C’était cohérent, rassurant… mais ce n’était pas moi, pas vraiment. Je ne le savais pas encore à l’époque, parce que je n’étais pas consciente de qui j’étais, ni de ce que je voulais vraiment. Je vivais en mode automatique, comme beaucoup d’entre nous. On fait des choix logiques qui se basent sur des éléments connus, sans toujours se demander s’ils nous ressemblent. J’ai suivi le parcours académique. En fait, j’ai suivi le parcours d’une de mes sœurs. On change avec le temps, les expériences, les rencontres. On évolue. Et la vision qu’on porte sur soi, sur les autres, sur la vie, change elle aussi. Alors d’autres choix deviennent possibles. Plus justes. Plus alignés. Mon tout premier rêve, c’était de devenir physiothérapeute. J’étais attirée par le soin, le contact, le corps. Finalement, la vie m’a conduite ailleurs, vers des fonctions administratives, puis vers les ressources humaines en tant que formatrice d’adultes. Et même si ce n’était pas ce que j’avais imaginé au départ, c’est là que j’ai commencé à sentir une forme de justesse. J’aimais être là pour les autres, écouter leurs parcours, leurs doutes, leurs motivations, aussi bien pour les nouveaux collaborateurs que pour les personnes ayant envie de déposer des éléments importants de leur vie; l’idée étant ainsi de faire émerger aussi un sens d’intelligence collective pour trouver ensemble des solutions. Personnellement, j’ai toujours eu besoin de diversité, de mouvement, de profondeur. La variété n’est pas un luxe pour moi, c’est une nécessité. C’est ce qui me nourrit et me donne l’élan de me lever chaque matin. J’ai compris que je ne pourrai jamais me contenter d’un rôle figé ou d’un quotidien routinier et sans surprises. J’ai besoin d’être en lien avec des histoires humaines, toutes singulières. Alors j’ai cherché. L’hypnothérapie est entrée dans ma vie un peu par hasard, comme une réponse à un besoin que je n’arrivais pas à formuler. Tout d’abord en devenant instructrice de massage pour bébés et enfants, puis ensuite maître praticienne d’hypnose. Ce fut un tournant. Ce travail intérieur m’a reconnectée à ce que j’avais mis de côté. J’ai appris à écouter autrement, à ralentir, à faire confiance aux silences. Et j’ai compris que l’accompagnement ne se résume pas à des conseils, mais à une présence juste et à l’écoute. Aujourd’hui, j’aime dire avec humour que je n’ai peut-être pas massé des dos, mais que je masse des esprits dans mes divers métiers de formatrice ou maître praticienne d’hypnose. Je ne touche pas les épaules, je touche les croyances. Et d’une certaine manière, mon rêve de soin s’est réalisé… autrement. C’est aussi à cette période que j’ai découvert Les quatre accords toltèques de Don Miguel Ruiz. Ce livre m’a profondément marquée. Quatre phrases simples qui, appliquées au quotidien, changent tout; ces accords sont devenus des repères. Ils m’ont aidée à sortir de la réactivité, à pacifier mes relations, à me reconnecter à une forme d’alignement intérieur. Ils sont encore aujourd’hui une boussole que je partage souvent avec les personnes que j’accompagne. Je réalise aujourd’hui que je suis la somme de tous mes choix. Les bons, les hésitants, les spontanés. Ceux que j’ai faits en conscience, et ceux que j’ai faits un peu à l’aveugle. Et c’est ce qui fait la richesse de mon parcours. Rien n’a été inutile. Chaque détour a eu son sens. Aujourd’hui, je me vois comme une personne de lien . Parfois formatrice, parfois thérapeute, parfois coach ou même conseillère, oui conseillère Thermomix. Peu importe le titre. Ce qui compte, c’est ce que je crée: un espace où l’autre peut se poser, respirer, échanger. Un espace sans jugement, sans masque, sans pression. Je ne propose pas de méthode miracle. Je propose une présence lors de mes formations ou lors des séances en individuel. Un chemin, souvent intime, parfois inconfortable, mais profondément libérateur. Et chaque fois qu’une personne retrouve son élan, sa clarté, son pouvoir d’action… je sais que je suis à la bonne place. Manila Marra Cuba, La Havane, avril 2018: un ciel bleu et, devant nous, l’Atlantique, immense et inconnu. Nous sommes six personnes sur le pont du Marlin Expeditions. Je suis novice parmi ces navigateurs qui s’apprêtent à effectuer la traversée ouest-est. Je n’ai jamais cherché à relever des défis, ce sont eux qui sont présentés à moi, tant sur le plan professionnel que personnel. Cela tient peut-être au fait que j’aime oser, expérimenter des choses ou que je suis à l’aise dans des contextes nouveaux et inconnus, et que j’arrive rapidement à établir des relations avec les gens et à me connecter à l’environnement. Mais d’où cela vient-il? On largue les amarres et on lève l’ancre: les premiers jours sont rudes, nous naviguons au plus près du vent, nous louvoyons, nous faisons connaissance, nous prenons nos postes, pas question d’aller sur le pont inférieur. Voilà comment cela se passe sur un voilier, dans un espace très restreint et au plus près de ses compagnons navigateurs, du bateau et de l’océan. Je n’arrive pas encore à déterminer ce que me réservent les prochaines heures, les prochains jours, les prochaines semaines. Une chose est sûre: cela doit fonctionner et il me faut être à la hauteur. Et voilà, je deviens une experte: l’endurance, la communication, la motivation et la responsabilisation sont des qualités exigées, tout comme la capacité à gérer de manière pragmatique et détendue l’inexpérience et la météo instable. Suis-je la perle rare? Maintenir le cap: les jours sont merveilleux sur l’océan infini, les nuits sont magiques sous le ciel étoilé. Elles sont fatigantes quand il faut monter la garde. La vie au ralenti est intense. Et soudain, les choses prennent une tournure passionnante et stimulante. Il faut sans cesse réévaluer la situation, interpréter les conditions, faire des plans, les rejeter ou les modifier en permanence. Il est essentiel de mobiliser les ressources personnelles et collectives pour rester détendu et opérationnel. Il faut être en harmonie et en confiance avec soi-même, avec les autres, avec le bateau et avec les éléments. Accoster, fixer les amarres: on a réussi! Le sol tangue. On a réussi? La nostalgie de la mer s’installe, tout comme le besoin d’incertitude, d’impermanence et de changement. Au début, il a fallu du courage, de la confiance et se persuader que ce sera une expérience bénéfique. Les expériences immédiates m’ont donné de la force jour après jour. J’ai constaté à quel point j’utilisais de manière consciente mes ressources et que je pouvais les modeler, les adapter. Pendant cette traversée de l’Atlantique, j’ai pu me rendre compte que les plans ne sont jamais figés, qu’il faut sans cesse les modifier ou les réorienter pour réagir à des conditions changeantes. Cette expérience m’a montré à quel point il est important de réévaluer sans cesse chaque situation, de penser de manière flexible et d’agir spontanément afin d’atteindre l’objectif souhaité. J’ai pu me rendre compte que l’incertitude et l’inexpérience n’étaient pas une faiblesse, mais une opportunité. Ce n’est pas la connaissance, mais l’ignorance qui a renforcé ma résilience et mon efficacité personnelle et qui m’a permis d’avoir des idées créatives et des solutions non conventionnelles. Et j’ai aussi appris à apprécier le potentiel des autres et la diversité, cette tension inspirante générée par le mouvement et l’inconfort, qui ne peut se développer que dans un climat d’ouverture et de confiance. Ensemble, nous avons élargi nos compétences, nous avons appris à faire preuve de créativité avec des ressources limitées et à garder notre calme pendant les moments d’incertitude et ce, malgré (ou grâce à) quelques discussions tendues. Cette expérience a un effet durable sur mon action professionnelle dans l’éducation des adultes. Au lieu de m’en tenir à des concepts rigides et à des planifications détaillées, je conçois les processus d’apprentissage de manière dynamique, je mise sur des environnements d’apprentissage flexibles, dont l’issue est indéterminée; j’encourage les personnes apprenantes à tracer leur propre voie. Comme avec la voile, où tout l’équipage maintient le cap, l’apprentissage crée lui aussi un espace pour les actions collectives, créatives et orientées sur les ressources. Cela favorise les processus d’apprentissage, qu’ils soient individuels ou communs. Souvent, au travail comme dans la vie de tous les jours, il n’est pas possible de maîtriser les conditions extérieures. Il est donc d’autant plus important d’utiliser de manière astucieuse et créative les possibilités à notre disposition. Il ne s’agit pas de viser la perfection, mais de penser en termes de scénarios et de faire des expériences avec des prototypes pour être flexible et en mesure de réagir rapidement aux changements. C’est aussi dans cet esprit que je conçois l’excellence professionnelle dans l’éducation des adultes: développer une perception de soi créative, interagir avec les autres et renforcer la confiance en soi pour qu’elle agisse comme un catalyseur de transformation. Hana Ditetova Pour illustrer une situation où j’ai pu élargir (sur le plan spatial) mes capacités d’action, je voudrais parler de mon dernier stage au séminaire pour enseignantes et enseignants d’école primaire. On pouvait choisir soi-même le stage de quatre semaines et l’on n’était pas tenu de l’effectuer dans le degré dans lequel on voulait enseigner plus tard. Mes collègues ont mis à profit cette possibilité pour travailler dans des écoles spécialisées ou pour enseigner dans un autre degré. À l’époque, je voulais partir à l’étranger. Je trouvais que le cadre offert par les écoles dans le canton de Zurich était trop étroit. J’ai donc d’abord contacté des écoles suisses à l’étranger pour me renseigner sur les possibilités de stage, mais malheureusement je n’ai reçu que des réponses négatives. L’année précédente, j’avais fait un voyage en Australie et j’avais découvert les écoles de l’arrière-pays («Outback»), ces fameuses «Schools of the Air» ou écoles par la radio. Après les refus des écoles suisses, j’ai envoyé ma candidature à deux écoles de l’Outback et j’ai tout de suite reçu des réponses positives. J’ai effectué mon stage à la «Kimberley School of the Air» en Australie-Occidentale. J’ai passé la première semaine à Derby; je logeais dans la famille du directeur de l’école et je travaillais dans le bureau de l’école équipé d’un système de transmission radio. C’était l’époque avant l’arrivée d’Internet. Les classes échangeaient par radio une à deux fois par semaine à heures fixes. Les devoirs et les supports didactiques étaient régulièrement acheminés par avion et ils étaient ensuite rassemblés. Les élèves apprenaient à des «stations», souvent avec leur mère qui travaillait avec eux sur les supports didactiques envoyés. Les questions étaient traitées en commun par radio avec le personnel enseignant. Pour compléter cet enseignement à distance, les enseignantes et enseignants effectuaient des visites annuelles de ces différentes stations. Elles duraient un à deux jours et servaient avant tout à nouer des contacts personnels, à découvrir l’environnement (d’apprentissage) des enfants, à échanger avec le personnel enseignant sur place et, le cas échéant, à obtenir ou donner des conseils pour l’enseignement ou l’apprentissage. J’ai eu l’occasion d’accompagner une enseignante lors d’un tel voyage d’une semaine. À l’époque, j’avais été très impressionnée par les vastes étendues du Kimberley, la solitude aux stations et la façon dont la vie et l’apprentissage s’organisaient autour de cette manière de vivre hors du commun. Lors de la dernière partie de mon stage, tous les enfants et toute l’équipe scolaire se sont rendus à Broome pour le School Camp annuel. Cet événement constituait le temps fort de l’année scolaire pour les élèves. Pendant toute une semaine, ils ont pu expérimenter l’école «normale», en totale contradiction avec l’image que l’on se fait des camps scolaires ici, en Suisse. Les élèves ont pu découvrir la structure sociale d’une classe, ils pouvaient s’asseoir sur de véritables bancs d’école et il y avait une sonnerie pour les récréations. Le temps d’une semaine, les élèves ont profité d’un enseignement tel qu’il est pratiqué ailleurs dans le monde. Je garde aussi un souvenir précis de l’un des derniers après-midis à Broome, lorsqu’une initiation à l’utilisation d’Internet avait été organisée pour l’équipe scolaire. Au cours de celle-ci, il avait été question des conséquences de l’arrivée de cette nouvelle technologie. Aujourd’hui, 33 ans plus tard, on peut retrouver l’école via son site Internet. Une nouvelle visite serait certainement passionnante au vu des évolutions technologiques qui ont eu lieu depuis. Avec le recul, cette expérience (d’apprentissage) m’a beaucoup marquée, même si elle ne peut être résumée à un seul objet d’apprentissage, par exemple les études ou la dissertation. La possibilité d’organiser personnellement un stage dans une école dans le cadre duquel j’ai pu assouvir mon envie de découvrir et de voyager, oser quelque chose et revenir avec une multitude d’expériences et d’impressions a été pour moi une expérience d’apprentissage d’une valeur inestimable. Je suis convaincue que cette expérience du succès et de l’efficacité personnelle a façonné la suite de mon apprentissage. C’est aussi certainement la raison pour laquelle j'ai ensuite recherché et effectué d'autres formations initiales et continues et j’ai conservé cette curiosité. Si l’on part du principe que l’espérance de vie moyenne est de 86 ans pour les femmes en Suisse, j’en suis déjà à plus de la moitié de ma vie. Je me pose donc de plus en plus la question suivante: sous quelle forme mes futures expériences d’apprentissage se dérouleront-elles? Compte tenu des limites physiques, les événements d’apprentissage permettant d’élargir ses possibilités d’action auront lieu dans des contextes radicalement différents lorsque je serai âgée. Malgré ces possibles limites physiques, j’espère conserver cette curiosité, cette confiance en moi, ce plaisir d’apprendre et cette envie de découvrir et de rechercher de nouvelles possibilités d’action. Barbara Kohlstock Autrices et auteurs des témoignages sur l’apprentissage Djamileh Aminian, formatrice, conseillère et doctorante en technologies éducatives Urs Blum, infirmier et psychologue du travail et des organisations Daniel Carron, spécialiste Formation d’adultes Hana Ditetova, conceptrice pédagogique, exerce différentes fonctions dans l’éducation des adultes David Escurriola, spécialiste eDidactic/Instructional Design Barbara Kohlstock, vice-rectrice Formation continue et prestations Manila Marra, responsable de formation avec Diplôme fédéral et Maître praticienne Hypnose ericksonienne Sibylle Omlin, spécialiste en sciences culturelles et autrice Nico Scheidegger, directeur d’un centre de haute école et responsable de la formation continue de la haute école Melanie Schneider, collaboratrice spécialisée Professionnalisation et Qualité et formatrice allemand langue étrangère/allemand seconde langue Introduction et rédaction Lynette Weber est responsable de projet Recherche et Développement au sein de la FSEA (Fédération suisse pour la formation continue) et rédactrice de la revue Education Permanente. Contact: lynette.weber@alice.ch Lynette Weber

Logique de structure et de développement d’une culture de l’apprentissage auto-organisé. À propos de la professionnalisation basée sur les données de la formation continue en entreprise 

Des cultures d’apprentissage dynamiques et propices au développement, soit la thèse directrice de cet article, peuvent voir le jour dès que les entreprises créent des conditions et des structures grâce auxquelles les personnes peuvent apprendre de manière autonome après la prise en compte de leurs exigences professionnelles. L’enjeu est un apprentissage qui met l’accent sur l’élaboration de structures complexes du savoir et le développement de pratiques d’apprentissage individuelles et qui favorise l’individualisation des parcours d’apprentissage (Klingovsky & Kossack 2007, p. 68). Pour étudier cette thèse, deux étudiantes en master de l’Université de Bâle, spécialité Éducation des adultes 1 , ont eu, en 2018, la possibilité d’étudier le cours de formation continue «Experte ou expert en vins» chez Coop Campus dans le cadre d’un atelier de recherche. Dans l’entreprise Coop, cette offre de cours est proposée en tant que formation continue en interne à l’ensemble des membres du personnel spécialisés dans l’assortiment de vins dans les points de vente. Sur la base de leurs observations empiriques, les deux étudiantes ont réalisé une «analyse de situation»: elles ont observé le cadre de la salle de cours et ont passé à la loupe divers aspects: l’agencement de la salle, les déplacements des participantes et participants et des responsables de cours, leur place dans la salle de cours et les documents d’apprentissage mis disposition. Elles ont comparé leurs observations avec les objectifs d’apprentissage recherchés, qu’elles ont confrontés aux effets observés en salle de cours. «L’objectif d’une telle analyse est de déconstruire les [...] modèles de pratiques d’enseignement et d’apprentissage, ainsi que de rendre visible et de mettre des mots les omissions, les (im)possibilités, les ruptures et les contradictions nécessairement liées à l'ordre/au désordre respectif» (Klingovsky, 2021, p.45). Les problématiques professionnelles dans la formation continue en entreprise sont identifiées et renvoyées aux acteurs de la formation continue sur place, sous forme de matériel de professionnalisation basé sur des données. Compte tenu des exigences de l’entreprise en matière de culture d’apprentissage et des dynamiques observées dans les situations, la formation continue «Experte ou expert en vins» a permis d’analyser trois grandes problématiques: Transmission de savoir vs compréhension du sens Orientation vers l’apprentissage standard vs orientation vers des parcours d’apprentissage individuels Régulation des tâches d’apprentissage vs organisation de processus d’apprentissage autogérés L’analyse de situation empirique dans la salle de cours a donc mis en lumière quelques «problématiques». Au bout de tant d’années de travail de transmission classique, des pratiques et des habitudes se sont établies dans le travail quotidien de la formation continue en entreprise. Aujourd’hui, elles apparaissent quelque peu désuètes et inadaptées à un travail quotidien et à des collaboratrices et collaborateurs qui savent déjà comment apprendre de manière auto-organisée dans un environnement dynamique. Les responsables de la formation initiale et continue chez Coop Campus se sont donc demandé comment et de quelle manière il était possible de développer et d’agencer des formes plus ouvertes d’apprentissage auto-organisé. Comment éviter les «formations» et les séquences classiques de transmission du savoir? Comment faire correspondre au mieux les «connaissances à transmettre» avec le quotidien professionnel des participantes et participants ainsi qu’avec les compétences opérationnelles requises? Comment réduire le «parcours de transmission» et mettre davantage l’accent sur les défis opérationnels que rencontrent les participantes et participants dans leur quotidien? Ces questions, parmi d’autres, ont finalement justifié le désir et le besoin de préparer un changement de la culture d’apprentissage chez Coop Campus. Ce changement basé sur la recherche est opéré de manière systématique avec un soutien professionnel. Les sociétés de coaching et les cabinets de conseil promettent souvent à des organisations entières de les amener à une cohabitation plus performante grâce à des modèles et des concepts éprouvés. À la chaire Éducation des adultes et formation continue, nous partons du principe que, dans le contexte de la formation continue en entreprise, «apporter» à une entreprise des concepts déjà développés et participer à leur «application» est une approche moins durable. Les modèles ainsi introduits restent souvent «extérieurs» à l’entreprise et aux collaboratrices et collaborateurs. Ils abordent seulement des questions axées sur la mise en œuvre, telles que «Comment cela va-t-il fonctionner maintenant?». Que signifie ici l’accompagnement de l’apprentissage? Qu’entendent par-là les formatrices et les formateurs? Comment pouvons-nous y parvenir? De telles conditions débouchent souvent sur le problème non résolu du parcours de transmission, dont il est question plus haut: dans l’application/la mise en œuvre d’un schéma ou d’un concept prédéfini, certaines choses sont «laissées de côté». Pour le travail de développement chez Coop Campus, nous avons choisi un point de départ un peu différent: nous faisons circuler et créons des concepts dont nous définissons la structure de base, nous élaborons des questions d’exploration ouvertes et donnons alors des idées en développant des concepts propres à l’entreprise. Dans des architectures complexes d’apprentissage et de développement, les collaboratrices et collaborateurs sont invités, pendant une certaine période, à étudier de manière approfondie les problèmes rencontrés dans leurs tâches quotidiennes et, dans une certaine mesure, à «apporter de la consistance» au contenu. Le but est alors de dégager un nouveau savoir collectif, de trouver une entente à ce sujet et de développer de manière auto-organisée des compétences pertinentes et appropriées. L’objectif est d’élaborer une variante, spécifique à Coop, d’accompagnement d’apprentissage professionnel. Dans ce type de processus de changement, la forme (apprentissage auto-organisé) et le contenu (accompagnement de l’apprentissage) sont mis en adéquation avec l’objectif que les participantes et participants élaborent eux-mêmes, que ce soit dans des cadres individuels, collaboratifs ou coopératifs. De nouvelles perspectives opérationnelles et organisationnelles s’ouvrent pour le quotidien professionnel concret de la formatrice ou du formateur. Le «dialogue institutionnel» ci-après est emblématique de ce projet de développement «Vision de l’accompagnement de l’apprentissage 2030 chez Coop Campus», porté conjointement au niveau national par la chaire Éducation des adultes et formation continue et par le Campus Coop Formation initiale et continue. Sur la base d’un entretien avec Benni Lurvink (Coop Campus Formation au niveau national) et René Graf (dernièrement responsable de la gestion des talents chez Coop et président de longue date de Formation du Commerce de Détail Suisse), les principales étapes de la collaboration ont été examinées et les potentiels offerts par l’interaction entre la recherche sur la formation continue, le développement organisationnel et le processus de changement en matière de culture d’apprentissage ont été mis en évidence. Nous entrons dans le vif du sujet en abordant la question des particularités du travail de développement commun qui a été mis en place au niveau national entre la chaire Éducation des adultes et formation continue et Coop Campus Formation initiale et continue. Chaire Éducation des adultes et formation continue: Ce qui est intéressant dans la forme de travail de développement que nous avons choisie, c’est que l’idée d’une culture de l’apprentissage auto-organisé chez Coop Campus a pu voir le jour sur la base des problématiques analysées dans votre pratique de la formation continue en entreprise. Au départ, il s’agissait simplement de prendre du recul par rapport à la simple transmission du savoir et de permettre une autre forme d’apprentissage. Ce n’est qu’ensuite que vous avez perçu le nouveau rôle que cela implique pour les formatrices et formateurs: ainsi est née l’idée d’un «accompagnement de l’apprentissage». Si vous regardez maintenant les différentes étapes de l’architecture d’apprentissage et de développement que nous avons conçues afin que vous puissiez concrétiser cette idée, quelles sont les spécificités de ce travail de développement commun? Coop: La nouveauté pour nous, c’est que l’apprentissage ne s’arrête jamais dans ces processus de développement. Dans votre conception de «l’apprentissage autonome», l’apprentissage va toujours plus loin. Comme vous nous l’avez souvent dit: «L’apprentissage est un processus sans fin». Il reste toujours quelque chose à découvrir et à analyser. Plus on apprend et on comprend des choses, plus il y a de nouvelles questions qui apparaissent. Nous n’étions pas habitués à cela. Nous nous sommes demandé si nous voulions vraiment cela, c’est-à-dire ne jamais arriver au but, mais être toujours en quête de quelque chose. Cela a pris du temps. Mais aujourd’hui, nous n’avons plus besoin d’aborder cette question fondamentale. Nous savons et comprenons tous que les entreprises n’ont pas d’autre choix que d’entrer dans cette dynamique: élaborer de nouvelles questions est en fait plus important que de donner des réponses. L’une des principales révélations ici chez Coop a certainement été le fait qu’aujourd’hui, notre compréhension de la formation initiale et de la formation continue fait quasiment l’unanimité: nous savons que nous voulons rompre avec notre façon de faire précédente. Nous nous sommes engagés sur une voie et sommes convaincus d’avoir abandonné de nombreuses habitudes. Nous avons pris nos distances par rapport à des choses que l’on trouvait évidentes et qui ne fonctionnent plus du tout aujourd’hui, par exemple l’enseignement exclusivement frontal ou les exposés qui durent des heures. Nous le voyons aussi très concrètement avec l’orientation vers les compétences opérationnelles, un thème qui a pris de l’importance dans le contexte de la formation initiale et du projet «Plan d’études 21». Nous sommes conscients que le paysage de la formation en Suisse traverse un processus de changement fondamental. Dans ce contexte, beaucoup d’entre nous ont ressenti, dès nos premiers travaux de développement communs, le besoin de disposer d’un concept prêt à l’emploi pour la formation initiale et la formation continue en entreprise, facile à mettre en œuvre par la suite. C’est pourquoi, au début de notre collaboration, la question «Comment doit-on faire maintenant?» ou «Dites-nous enfin ce que nous devons faire!» revenait souvent. À un moment donné, alors que nous étions face à un problème concret de développement conceptuel, j’ai ressenti le besoin de savoir enfin quelles étaient les prochaines étapes «concrètes». La réflexion commune à ce sujet a été une expérience cruciale: j’ai compris ensuite que la voie à suivre devait être différente. C’est précisément ce que nous souhaitons avec l’apprentissage auto-organisé, autrement dit se faire ses propres expériences pour identifier les problèmes et développer des solutions de manière autonome. C’est quelque chose d’essentiel: il s’agit d’abord de permettre ces expériences qui changent les personnes. Certes, nous disposons à présent de plus d’idées et de résultats de recherche sur la façon dont cela pourrait fonctionner, mais chacune et chacun doit se faire ses propres expériences avec cette nouvelle idée, avec l’accompagnement de l’apprentissage. C’est un aspect central. Chaire Éducation des adultes et formation continue: Dans la conception méthodologique et didactique de nos formats de formation continue, il s’agit bien souvent de «rendre perceptible» l’essentiel, de montrer la pertinence quotidienne d’un sujet. Nous disons toujours: il faut d’abord un point de vue, vient ensuite le concept. L’architecture d’apprentissage et de développement que nous avons mise en place ensemble ici, chez Coop Campus, s’est transformée en un «principe du double étage didactique», conformément à cette approche. Comment décririez-vous ce principe? Coop: Au départ, nous avions demandé à la chaire de la Haute école pédagogique spécialisée du Nord-Ouest de la Suisse de concevoir le cadre de la formation continue pour nous et d’endosser ainsi le rôle d’accompagnement de l’apprentissage pour l’ensemble de l’équipe de formatrices et formateurs, y compris la direction de la formation. Mais peu à peu, vous avez montré que cela n’était pas suffisant. Lors de l’étape suivante, la conception et l’organisation des journées de formation continue sont devenues progressivement une tâche de la direction de la formation, toujours sous votre regard encourageant et bienveillant. Jusqu’à ce qu’aujourd’hui, un groupe de formatrices et formateurs conçoive et organise lui-même des journées de formation continue qui sont une source d’inspiration pour les collègues. Aujourd’hui, les participantes et participants conçoivent et réalisent leur propre formation continue. Il s’agit déjà d’un immense progrès pour nous. Chaire Éducation des adultes et formation continue: En réalité, on observe ici d’immenses processus de développement, tant chez les différentes accompagnatrices et accompagnateurs d’apprentissage qu’au niveau collectif. Il est peut-être important d’ajouter que cet apprentissage auto-organisé ne signifie pas simplement que chacun fait désormais ce qu’il veut, comme il l’entend. Le travail de développement de la culture d’apprentissage s’inscrit dans un changement structurel plus large: nous avons organisé des projets partiels et créé des contenants intégrés dans la structure de l’entreprise, qui mettent l’accent sur certains aspects de l’apprentissage auto-organisé et de la partie opérationnelle qu’est l’accompagnement de l’apprentissage. 3.1 Logique structurelle et de développement des cultures de l’apprentissage auto-organisé Ces contenants structurels, générés selon la situation et qui se sont établis aujourd’hui, servent d’une part à la réflexion individuelle sur le rôle professionnel d’«accompagnement de l’apprentissage»; ils favorisent d’autre part le travail de développement collectif. Ils portent fréquemment des désignations attrayantes tels que «Environnement d’exploration», «Street-Food-Festival», «Coop à la loupe» ou le «Camp d’été Coop 2021». Il s’agit d’un sous-projet qui a pu voir le jour dans des délais relativement courts au format numérique à la suite de la pandémie de Covid-19 en 2021. Un prototype d’architecture d’auto-apprentissage en ligne reposant sur la logique de développement didactique et méthodologique de l’apprentissage autonome a vu alors le jour. Dans cet environnement d’apprentissage multimédia complexe, l’équipe de formatrices et de formateurs de Coop a eu l’occasion de se pencher pendant deux mois sur les structures, les conditions et les options opérationnelles relatives aux questions de l’apprentissage auto-organisé et du nouveau concept professionnel qu’est l’accompagnement de l’apprentissage, en suivant des parcours d’apprentissage individuels et dans des cadres coopératifs. Nous sommes convaincus que c’est précisément dans ces «espaces intermédiaires» que se forment le nouveau savoir collectif et les compétences opérationnelles pour une nouvelle culture d’apprentissage chez Coop Campus. Actuellement, en raison du grand nombre de nouvelles collaboratrices et collaborateurs à intégrer et des problématiques qui en découlent, nous travaillons souvent avec des ateliers intensifs réservés aux questions cruciales. Au cours de ces ateliers, un groupe de formatrices et formateurs se réunit dans des délais relativement courts pour aborder précisément les problématiques urgentes. Coop: Avec ces ateliers, nous avons créé une spécificité! Dans ces ateliers, nous menons un travail intensif sur des questions concrètes issues de la pratique. Cela fait progresser tout le monde. Chez Coop Campus, nous travaillons également avec des lignes directrices. L’une d’elles est la suivante: nous sommes une organisation apprenante. Et ce processus montre à la perfection ce que cela signifie exactement. En tant qu’«organisation apprenante pour la formation et la formation continue», nous ne cessons d’apprendre, nous nous créons notre propre culture de l’apprentissage auto-organisé et obtenons ainsi une forme d’accompagnement d’apprentissage spécifique à Coop. Actuellement, nous nous demandons par exemple comment convaincre les membres de la hiérarchie d’accompagner leurs collaboratrices et collaborateurs dans leur apprentissage ou comment le concept d’accompagnement de l’apprentissage peut enrichir l’apprentissage dans les points de vente. Si je regarde le paysage de la formation et ses institutions en Suisse, nous sommes déjà sur la bonne voie. Cette ténacité parfois un peu pénible, cette volonté de persévérer malgré les résistances et les lourdeurs rencontrées auront certainement permis de reconnaître la valeur des efforts accomplis. Chaire Éducation des adultes et formation continue: L’image de l’organisation apprenante correspond parfaitement à ce qui a été dit au début, à savoir que l’apprentissage est un processus sans fin et que les travaux de développement ne sont jamais terminés. L’une de nos principales missions est la transformation et la refonte de concepts de cours sous forme de «scénarios». Là aussi, l’idée a longtemps prévalu qu’une fois élaboré, le cours était prêt pour les années à venir. Nous observons cependant que la conception d’un cours doit plutôt être considérée comme un «organisme vivant». Finalement, la conception vit grâce aux participantes et participants et, plus que jamais, des capacités d’analyse sont nécessaires pour apprendre à «lire» des situations de cours uniques et à concevoir des situations annexes propices à l’apprentissage, où les effets souhaités peuvent se produire. Cette compétence opérationnelle et professionnelle consistant à permettre l’apprentissage dans des situations est extrêmement exigeante et requiert une attention permanente pendant le déroulement du cours. Ce n’est pas quelque chose de définitivement «acquis», mais plutôt, comme le dit Dieter Nittel, une prestation professionnelle à fournir à chaque nouvelle situation (Nittel 2000, p. 85). Cette prestation des formatrices et formateurs n’est pas un métier mécanique, tout comme on ne peut pas se contenter de «montrer comment cela fonctionne». Elle renvoie à une conception spécifique de l’apprentissage individuel et de l’organisation apprenante, et cette conception ne peut se réduire à un circuit de régulation cybernétique. Coop: Il y a quelques années, nous avons lancé une réforme de l’apprentissage dans la formation professionnelle. Nous étions alors une entreprise pionnière dans le secteur du commerce de détail. Au début, il semblait que nous allions relativement vite avec l’entreprise externe que nous avions mandatée. La formation initiale a été remaniée et les objectifs d’apprentissage ont été transformés en compétences opérationnelles. À la fin, nous devions présenter à l’entreprise ce que nous avions élaboré pour qu’elle apporte les corrections. Cette manière de procéder était alors attrayante pour nous, car plus rapide, plus linéaire et elle permettait de savoir exactement ce qu’il fallait faire ensuite. Aujourd’hui, je dirais que notre démarche ouverte de recherche promet peut-être moins «de sécurité ou de clarté», qu’elle est nettement plus encombrante et certainement moins confortable, mais elle laisse la place aux questions vraiment importantes: sommes-nous ici face à une compétence opérationnelle pertinente dans la vie quotidienne ou préférons-nous simplement le principe «Les personnes en formation doivent pouvoir» (compétence opérationnelle) au principe «Les personnes en formation doivent savoir» (objectif d’apprentissage)? En somme, il s’agit précisément de se confronter à sa propre action. Nous voyons aujourd’hui que ce changement d’attitude alors nécessaire doit être abordé d’une manière bien différente. Je trouve cela passionnant. L’évolution des questions en lien avec l’attitude n’est pas automatique, elle ne peut pas être transmise par une simple injonction ou via une instruction, elle doit être vécue de manière sensée et doit être pratiquée concrètement. Cependant, les processus que nous déclenchons font précisément partie de l’apprentissage tout au long de la vie. Par conséquent, on peut apprendre aussi quelque chose sur son propre apprentissage. Les participantes et participants que nous accompagnons dans les nouveaux cours en sont informés systématiquement. Je pense que finalement, cela nous permet d’être bien plus efficaces. 3.2 De la culture d’apprentissage à la culture d’entreprise et inversement Chaire Éducation des adultes et formation continue: C’est une bonne transition vers la question suivante. Si nous considérons que dans notre collaboration, il s’agit toujours d’ouvrir de nouveaux espaces d’apprentissage et de développement aux collaboratrices et collaborateurs de Coop... Quelle est, selon vous, la valeur ajoutée d’un tel apprentissage pour votre quotidien en entreprise? Coop: Il est certain que les expériences d’apprentissage dans nos cours créent une plus-value pour les participantes et participants. Une expérience clé a été également le retour d’une personne qui a dit ceci: «Tu nous as fait sortir de notre zone de confort». Elle a raconté qu’elle avait pensé pouvoir venir à ce cours, que quelqu’un lui aurait parlé alors de quelque chose, qu’il y aurait eu un peu de travail de groupe et beaucoup de choses à assimiler. Elle s’est rendu compte ensuite que non, elle devait être actrice du cours, elle aussi! Je pense que si quelqu’un se rend compte de cela et si cela devient une culture à moyen terme, il y a vraiment une valeur ajoutée, non seulement pour la personne, mais aussi pour l’entreprise dans sa globalité. Oui, le pendant de l’attitude de consommation est la participation, la prise de responsabilités, et cela commence toujours dans son propre domaine. Une expérience personnelle qui surprend augmente alors le désir de mise en œuvre dans son propre quotidien. Il y a tout simplement beaucoup de potentiel dans cette participation, et cela peut aller jusqu’à un changement de culture. Chaire Éducation des adultes et formation continue: Ces expériences qui font l’effet d’une révélation sont également fondamentales pour l’équipe de formatrices et de formateurs. Chaque fois que l’on comprend comment sa propre pratique d’enseignement est liée aux possibilités de formation de personnes dans l’entreprise, on s’aperçoit qu’il existe d’innombrables possibilités d’organisation. Cela permet de comprendre comment initier de tels processus de création de sens. L’une des principales conclusions est que, dans la formation continue, nous encourageons non seulement l’apprentissage auto-organisé, mais aussi les processus de co-décision et de co-responsabilité en entreprise! Coop: Oui, c’est très bien! Peut-être devrions-nous même prendre l’habitude de qualifier les participantes et participants de «co-créatrices et co-créateurs». L’idée est belle: s’éloigner de la simple participation, et devenir actrice ou acteur du cours. Chaire Éducation des adultes et formation continue: René a établi ce lien dans le cadre d’un évènement: la particularité du travail de développement de la culture d’apprentissage chez Coop Campus réside dans le fait qu’une culture d’apprentissage y est vraiment développée et modifiée selon une approche ascendante («bottom-up»). Cela nous amène à une autre question intéressante: si ce sont les personnes sur place qui prennent effectivement les choses en main et qu’elles les changent, quelles sont les conditions et les structures nécessaires dans l’entreprise pour engager, permettre et mettre en œuvre de tels processus de développement? Coop: Si maintenant je regarde Coop en tant qu’entreprise, tout cela a été possible parce que nous avons pu commencer dans la formation. Chez Coop, la formation fait partie intégrante de la culture d’entreprise et la formation Coop fait partie de l’ADN de l’entreprise: en moyenne, nos collaboratrices et collaborateurs passent un jour par an en formation continue chez nous. C’est peu pour s’imprégner de la culture. Mais ces initiatives se reflètent aussi dans notre culture de direction. Si tu veux devenir cadre chez Coop, 80% des cadres suivent un programme de management et de direction. Et nous l’organisons. Ce sont souvent plus de vingt journées au cours desquelles nous pouvons aborder des valeurs et des comportements et transmettre nos idées. Cela est possible également dans le cadre de nos ateliers de définition d’objectifs, que nous organisons et auxquels participent plus de 10 000 cadres. Chaire Éducation des adultes et formation continue: Dans ce contexte, on retiendra deux aspects en particulier. Premièrement, la culture d’apprentissage, au moins dans votre conception de l’entreprise, influence grandement la culture de direction. Et la deuxième constatation est que les conditions-cadres créées sont importantes pour que les personnes puissent et sachent se développer. S’il existe une culture d’apprentissage et de formation continue qui montre clairement qu’il est possible d’aménager des espaces où les personnes apprennent quelque chose et s’y développent, et cela dépend beaucoup du type d’«espaces» qu’on aménage, cela a alors des répercussions considérables sur la culture d’entreprise. 3.3 Poursuivre sur la voie d’une culture coopérative de l’apprentissage chez Coop Campus Chaire Éducation des adultes et formation continue: Partant de là, il est possible de formuler maintenant notre dernière question. En ce qui concerne la «vision de l’accompagnement de l’apprentissage 2030 chez Coop Campus», où en sommes-nous actuellement dans ce travail de développement? Qu’est-ce qui vous encourage à poursuivre dans cette voie? Quelles étapes importantes restent à franchir? Coop: Je suis convaincu que la voie que nous avons choisie est la bonne. Nous obtenons des résultats toujours plus concrets. Prenons deux exemples. Un thème récurrent est la question du diplôme à l’issue de nos formations continues. Pour cela, nous avons recours habituellement au «certificat de compétences». Aujourd’hui, nous constatons que la plupart des formatrices et formateurs sont conscients que, bien que nécessaire, un certificat de compétences peut ou doit même prendre différentes formes à cause des différents contenus. Nous avons aussi compris que chaque cours nécessite un scénario et que ces scénarios a) peuvent être très différents les uns des autres et b) doivent considérer l’utilisation situationnelle comme la normalité et non comme une exception. Je pense que nous y sommes parvenus. Beaucoup de bonnes idées et de pistes de réflexion sont déjà en cours de développement et les choses avancent. Mais ce que nous constatons encore parfois est ce que je qualifierais d’«enfilade de sujets». Par exemple, nous avons toujours des cours où les sujets sont simplement «enseignés» tous bien dans l’ordre. Aujourd’hui, nous souhaitons rompre avec cette habitude et adopter une attitude plus interrogative, et faire découvrir ainsi aux participantes et participants, ou plutôt aux co-créatrices et co-créateurs, des thèmes et des défis de manière bien plus ciblée. Chaire Éducation des adultes et formation continue: Oui, c’est cohérent. Et l’éducation des adultes contribue effectivement à ce que nous ne cessons de souligner avec le concept des «thèmes génératifs». Demander de quoi il s’agit vraiment ici. Aller vers l’essentiel, extraire le sens pour devenir des créatrices et des créateurs de sens dans cette fonction importante. Poursuivre ces développements avec vous sera encore très passionnant! Nous vous remercions chaleureusement pour cet entretien. Coop: Merci à vous pour cette collaboration fructueuse et basée sur la confiance. Partant du postulat qu’une culture d’apprentissage dynamique et qui favorise le développement peut contribuer à garantir l’employabilité individuelle et la pérennité de l’entreprise, cet article a examiné la question des structures et des conditions créées par la société Coop dans la formation continue en entreprise, afin de promouvoir et professionnaliser l’apprentissage auto-organisé et le rôle professionnel de l’«accompagnement de l’apprentissage». Un entretien reconstructif entre la chaire d’éducation des adultes et de la formation continue et les responsables de Coop a permis de réfléchir aux principales étapes de la collaboration et de dégager les interactions spécifiques entre la recherche en formation continue, le développement organisationnel et le processus de changement culturel d’apprentissage. Il est apparu clairement que le travail commun de conseil et de développement ne se limite pas à définir une situation cible à partir d’un état des lieux. Il consiste aussi à donner, via une logique spécifique de structure et de développement, des impulsions de changement qui permettent d’instaurer une culture de l’apprentissage auto-organisé propre à l’entreprise. La tâche consiste toujours à analyser sa propre pratique aux niveaux micro-, méso- et macro-didactique et à concevoir une nouvelle pratique culturelle d’apprentissage sur le mode imaginatif. Et c’est précisément pour acquérir de nouvelles perspectives que l’interaction entre la recherche en formation continue et le développement organisationnel s’avère extrêmement fructueuse. ULLA KLINGOVSKY est directrice de la chaire d’éducation des adultes et de formation continue, institut Formation continue et conseil de la Haute école pédagogique de Suisse du Nord-Ouest (FHNW); directrice de la spécialisation Éducation des adultes dans le Master of Educational Sciences de l’Institut des sciences de l’éducation de l’université de Bâle. Contact: ulla.klingovsky@fhnw.ch STEPHANIE GYGER est collaboratrice en sciences de l’éducation, spécialisation Éducation des adultes; enseignante en éducation des adultes et formation continue. Contact: stephanie.gyger@fhnw.ch Interlocuteurs chez Coop: BENNI LURVINK, Coop Campus Formation national RENÉ GRAF a été dernièrement responsable de la gestion des talents chez Coop, président de longue date de Formation du Commerce de Détail Suisse Ulla Klingovsky et Stephanie Gyger

Comment les discours méritocratiques, sexués et culturalistes justifient l’absence de formation continue dans le secteur à bas salaires

Pour remédier à l’actuelle pénurie de main-d’œuvre sur le marché du travail en Suisse, l’accent doit être mis sur l’apprentissage tout au long de la vie, notamment en intensifiant les efforts de qualification et de formation pour les personnes peu qualifiées (Conseil fédéral suisse 2021). La loi suisse sur la formation continue (LFCo) considère la formation continue comme faisant partie intégrante de l’apprentissage tout au long de la vie (art. 1). L’égalité des chances, par exemple l’égalité de fait entre les femmes et les hommes, ainsi que l’intégration des personnes étrangères, doivent être améliorées et les besoins particuliers des personnes handicapées doivent être pris en compte dans l’activité lucrative (art. 8). Malgré les mesures actuelles et prévues (SEFRI 2019), l’inégalité en matière de participation à la formation continue entre les personnes qualifiées et celles qui le sont moins s’est accentuée. Par rapport aux personnes titulaires d’une formation après la scolarité obligatoire, les personnes peu qualifiées ont 44% de chances en moins de participer à des formations continues (CSRE 2018: 287). À noter que 36,3% des personnes employées dans le secteur à bas salaires n’ont pas de diplôme professionnel formel (OFS 2024b). L’OCDE recommande à la Suisse d’améliorer la formation continue pour les personnes travaillant dans le secteur à bas salaires afin de garantir un développement durable de l’économie (OCDE 2021: 233). En Suisse, 10,5% des travailleuses et travailleurs occupent un emploi à bas salaire; les deux tiers sont des femmes (au total 16% des femmes actives contre 8,7% des hommes, OFS 2024a). Les personnes sans passeport suisse représentent 53% des travailleuses et travailleurs occupant des emplois à bas salaire (OFS 2024b). Dans cet article, nous examinons la contradiction entre les exigences d’un apprentissage tout au long de la vie et la faible participation à la formation continue des personnes occupant des emplois sans exigences en matière de qualification formelle 2 . Sur la base des résultats de deux projets de recherche 3 , nous tentons de déterminer comment les entreprises expliquent et justifient l’absence quasi-totale d’offres de formation continue et de participation à la formation continue 4 dans les emplois sans exigences en matière de qualification formelle. 2.1 L’apprentissage tout au long de la vie en tant que dispositif Depuis les années 1990, l’apprentissage tout au long de la vie est une maxime importante de la politique de formation en Europe, qui a encadré la promotion de l’éducation des adultes et l’expansion de la formation (Baethge/Baethge-Kinsky 2004). Aujourd’hui, l’apprentissage tout au long de la vie est considéré comme une «idée directrice en matière de politique de formation» (Commission européenne 2010) pour surmonter les défis urgents dans le contexte de la transformation du travail. Spilker (2013) a analysé l’apprentissage tout au long de la vie à partir d’un point de vue basé sur la théorie du pouvoir comme étant un dispositif qui délègue aux individus la responsabilité de l’apprentissage continu et/ou de leur propre employabilité. Foucault (1978: 199 ss) définit le dispositif comme un vaste ensemble composé de lois, de discours, de mesures institutionnelles ou administratives, et qui déploie une puissante fonction de contrôle. Les dispositifs ne sont pas uniquement constitués de programmes explicitement normatifs; ils sont également confirmés et répétés dans les pratiques quotidiennes, par exemple les offres et les discours des entreprises sur la formation continue (Spilker 2013: 62 ss). D’après le rapport sur l’éducation en Suisse, la promotion de la formation continue en tant qu’apprentissage tout au long de la vie doit soutenir l’intérêt public, «l’égalité des chances» et la «concurrence» (CSRE 2018: 290). Nous voulons souligner ici ces deux derniers aspects. La concurrence n’est restreinte par l’égalité des chances que dans la mesure où la concurrence peut «jouer», c’est-à-dire que les conditions initiales institutionnelles doivent être identiques pour tous. Spilker (2013: 123) souligne que, dans le dispositif de l’apprentissage tout au long de la vie, ce n’est pas un hasard si le concept d’égalité est remplacé par celui d’égalité des chances. Contrairement à l’égalité sociale, l’égalité des chances exige seulement des conditions-cadres les plus similaires possibles, mais ne se préoccupe pas de l’égalité matérielle (ibid.: 103). 2.2 Inégalités sociales et participation à la formation continue On constate des disparités considérables dans la participation à la formation continue en Suisse. Les caractéristiques socio-structurelles, mais aussi les conditions-cadres institutionnelles et de politique de l’emploi sont déterminantes. Tandis que les différences entre les genres sont faibles, les différences en fonction du niveau de formation sont d’autant plus importantes. Seules 16% des personnes sans formation après la scolarité obligatoire suivent une formation continue à orientation professionnelle soutenue par l’employeur, contre 60% des personnes avec un diplôme d’une haute école (OFS 2024c). Avec 37%, les personnes issues de la première génération d’immigration sont également fortement sous-représentées (OFS 2024c). L’effet combiné de plusieurs caractéristiques socio-structurelles ayant un impact négatif sur la participation à la formation continue entraîne des exclusions notables: seules 29% des femmes issues de la première génération d’immigration et titulaires d’un certificat de fin de scolarité obligatoire participent à une formation continue (OFS 2018c). Plusieurs approches expliquent la participation inégale à la formation continue. On peut citer par exemple la théorie du capital humain. Elle fait référence aux bénéfices que les entreprises attendent de la formation continue: les investissements actuels en termes de temps et d’argent sont comparés au futur avantage que procurera la formation continue à l’entreprise. En raison de l’incertitude du rapport coût-utilité, les responsables de formation s’appuient sur des hypothèses incomplètes, par exemple sur le mode de vie, l’aptitude à l’apprentissage ou la productivité des employées et des employés. Ainsi, des hypothèses stéréotypées, reposant sur la formation, le genre, l’origine ou l’âge, servent de critères de sélection implicites pour les investissements dans la formation continue (Becker 2017). À l’opposé de l’exigence de politique sociale, la formation continue n’agit donc pas comme un instrument permettant de niveler les inégalités en matière de formation, car les «opportunités de formation continue se cumulent pour les personnes qui sont employées sur les marchés du travail où des qualifications élevées sont déjà demandées, où des conditions de travail avantageuses et des opportunités de carrière sont proposées et où l’offre de formation continue est institutionnalisée et placée à un rang élevé» (Becker 2017: 416). 2.3 Structure de pouvoir institutionnalisée Le rôle des entreprises et leurs pratiques en matière de politique du personnel sont essentiels pour l’attribution des emplois à des groupes spécifiques avec plus ou moins de possibilités de formation continue. La recherche sur le genre a montré que ces processus d’entreprise et les parcours professionnels individuels entrent en ligne de compte dans la division du travail sexuée et culturalisée et reproduisent simultanément cette division (Wetterer 2017; Kollender/Kourabas 2020). Sur la base de la thèse – essentielle pour la recherche sur les inégalités – de la «double socialisation» des femmes dans l’activité lucrative et les tâches familiales non rémunérées (Becker-Schmidt 2004), Gutiérrez Rodríguez (1999) propose notamment un modèle de «triple socialisation». Ce modèle décrit l’interaction entre la différence de genre, les rapports de classe et la nationalité et introduit une critique postcoloniale dans l’analyse de la société (ibid.: 39). Ces rapports d’inégalité, que l’on peut aussi observer aujourd’hui, par exemple la forte surreprésentation des femmes et des personnes étrangères dans le secteur des bas salaires, sont constamment dissimulés et/ou légitimés dans les entreprises. Au moyen de trois modèles d’interprétation essentiels, nous montrons ci-après comment les responsables du personnel et les cadres justifient, dans leur entreprise, l’absence de formation continue pour les personnes occupant des emplois sans exigences en matière de qualification formelle. Ils maintiennent ainsi des rapports d’inégalité et des structures de pouvoir. a. «Les gens simples» font un «travail simple» Dans les emplois sans exigences en matière de qualification formelle, il existe des domaines d’activité qui, selon les cadres, ne changent guère, comme le montre le témoignage d’un cadre d’une entreprise de nettoyage urbain: «Un travail simple restera un travail simple […] On ne peut pas changer grand-chose, par exemple passer le balai, ce sera toujours passer le balai, la saleté sera toujours de la saleté.» (SR_1_1_FK: 41) Un cadre d’une blanchisserie ne voit pas non plus la nécessité de proposer des mesures de formation continue, étant donné que les tâches sont toujours les mêmes: «Non, on n’a pas besoin de cela. Je ne vois pas à quoi cela servirait. De toutes façons, les personnes n’ont pas de qualifications et doivent uniquement trier et faire. Pour cela, il n’y a pas besoin de formation ni de formation continue.» (W_2_1_ FK: 150) Les entreprises expliquent l’absence d’offres de formation continue par une définition d’un travail «simple», qui ne change pas, et aussi par le fait que les personnes sont «non qualifiées». Étant donné que le terme «non qualifié» est explicitement cité comme justification, on peut supposer que l’argumentation déduit de l’absence de formation aussi l’absence d’aptitude à suivre une formation continue. Le fait de mettre l’accent sur le travail physique et répétitif restreint la définition des emplois sans exigences en matière de qualification formelle. Cette vision occulte le fait que les travailleuses et travailleurs ont des responsabilités et qu’ils perçoivent un devoir de professionnalisme dans l’exécution de leur activité. Elle masque aussi le fait que parmi eux, nombreux sont celles et ceux qui ont suivi des formations. Cette vision restrictive de l’activité est reportée sur les travailleuses et travailleurs. Ainsi, un cadre décrit les activités comme un «travail simple» et en déduit que les personnes qui effectuent ce travail sont «aussi des gens un peu simples», qui sont heureuses «de ne pas avoir à réfléchir» (SR_1_1_FK: 181). Cette séparation entre travail intellectuel et travail physique reproduit la conception taylorienne de la division du travail, selon laquelle les processus de production doivent être organisés de manière plus efficace et plus rentable. Ainsi, les investissements dans la formation d’une main-d’œuvre «non qualifiée», dont le travail ne demande apparemment aucune réflexion, semblent inutiles, même au regard des changements actuels ou futurs dans le monde du travail. Le fait d’occulter l’apprentissage et les parcours professionnels entraîne aussi le maintien des travailleuses et travailleurs dans le statut de «migrantische Andere» (Kollender/Kourabas 2020), des personnes marginalisées issues de l’immigration. Ainsi se poursuit le discours avec lequel le concept de «Gastarbeit», de travail pour la main-d’œuvre invitée, a été introduit, et dont le seul but est «l’utilisation économique» de la main-d’œuvre» (ibid.: 88). b. Les «mères de famille»: une main-d’œuvre culturalisée et sexuée En plus des caractéristiques attribuées aux travailleuses et travailleurs en raison du travail dit «simple», on peut aussi identifier des attributions sexuées et culturalisées. Ainsi, les personnes issues de l’immigration sont considérées comme adaptées pour accomplir des tâches qui n’exigent aucune connaissance de la langue nationale: «Tout le monde n’a pas besoin de comprendre l’allemand. Il y a de nombreux ouvriers qui travaillent comme des machines, ils sont très bons» (LO_1_3_FK: 101). Cette comparaison discursive entre les personnes migrantes et les machines démontrent leur interchangeabilité. L’absence de connaissances linguistiques n’est pas interprétée comme une tâche de formation, mais comme une barrière empêchant de suivre une formation: «le blocage et les barrières sont le plus souvent liés à ces difficultés linguistiques, c’est-à-dire que si une personne ne parle pas allemand, elle sera peu apte à suivre une formation» (LM_1_HR: 316). Le discours dominant des connaissances linguistiques insuffisantes légitime non seulement l’affectation des personnes migrantes à des emplois sans exigences en matière de qualification formelle, mais aussi l’absence de possibilités de formation continue. Par le biais du corps culturalisé et sexué, des attributions basées sur des qualités physiques et des traits de caractère des travailleuses et travailleurs pour effectuer certaines tâches sont notables. Pour des activités qui exigent «des gestes calmes et précis», un fabricant de produits électroniques recrute surtout des femmes de Thaïlande: «comme je l’ai dit, les tâches qui demandent le plus de précision sont le plus souvent effectuées par des Thaïlandaises, elles sont vraiment très calmes, elles savent bien le faire et aiment aussi le faire» (E_1: 120). Le travail monotone n’est pas représenté comme un défi, mais il est doublement justifié comme étant adapté «aux Thaïlandaises», d’abord en raison de leurs aptitudes et aussi de leur préférence. Un directeur explique que les travailleuses et travailleurs sont «tout simplement des mères ou des pères de famille» (W_1_2_HR: 321). La famille comme élément central de la vie est notamment soulignée pour les personnes étrangères et/ou les personnes migrantes. Ainsi, un homme, cadre dans un service logistique, exclut en principe la possibilité que des mères aspirent à une qualification professionnelle ou à un travail impliquant davantage de responsabilités. Les femmes migrantes sont décrites comme étant principalement attachées à la famille, alors que «les hommes ont des exigences très différentes»: «l’homme est celui qui rapporte la majorité des revenus pour la famille et, à ce titre, il veut s’engager sur une voie tout à fait différente» (LO_1_3_FK: 137). L’affectation des femmes à la sphère privée, avec, dans le même temps, une dévalorisation de leur activité lucrative, reléguée au rang de «revenu annexe» (UR_1_1_FK: 117), est notable car beaucoup de femmes qui travaillent dans le secteur à bas salaires sont employées à temps plein même si, en Suisse, le travail partiel est une spécificité de l’activité lucrative des femmes. Les personnes occupant des emplois sans exigences en matière de qualification formelle sont considérées comme ayant des structures familiales et des modèles de couples conservateurs, ce qui se traduit par une offre de travail ségréguée selon le genre. Dans l’entretien, il est souvent fait référence au parcours migratoire des travailleuses et travailleurs: «nous avons surtout beaucoup de gens qui viennent d’un domaine peut-être éloigné de la formation ou qui, du fait de leur parcours migratoire, essaient simplement de prendre pied» (OE_1_1_FK: 144). D’une part, on effectue ici une catégorisation en tant que classe prétendument «éloignée de la formation». D’autre part, la métaphore «prendre pied» souligne l’importance que revêt le processus de migration pour les personnes avec un emploi sans exigences en matière de qualification formelle. Un statut provisoire est ainsi affirmé, bien que les cadres mentionnent souvent l’ancienneté des travailleuses et travailleurs. Cet aspect provisoire semble justifier implicitement l’absence de mesures de développement professionnel. c. «Que dois-je faire pour que je réponde encore aux attentes?» S’agissant de la formation continue, les responsables du personnel et les cadres de direction soulignent l’importance que revêt la responsabilité individuelle des travailleuses et travailleurs. Un responsable du personnel formule ce point comme suit: «[Chaque collaborateur] doit toujours avoir une réflexion critique et se poser la question suivante: ‘Est-ce que je répondrai encore aux attentes dans cinq ans? Et, sinon, que dois-je faire pour que ce soit le cas?» (LM_2_HR: 144) Selon cette affirmation, les travailleuses et travailleurs ne sont pas responsables uniquement de leurs compétences actuelles, mais aussi de leurs compétences futures. L’exigence de la responsabilité individuelle s’inscrit dans le discours sur la méritocratie basée sur la formation (Becker/Hadjar 2017: 39 ss) qui est caractéristique du concept d’apprentissage tout au long de la vie. L’incompatibilité des principes méritocratiques avec les conditions de vie et de travail des personnes occupant des emplois sans exigences en matière de qualification formelle se reflète dans la déclaration contradictoire d’un responsable de service d’une entreprise de logistique: «Ce qui est bien dans notre pays, je trouve, c’est que quand on veut, on peut, et cela vaut pour tout le monde. La question qui se pose est la suivante: ‘Est-ce que j’en ai la possibilité financière, familiale ou autre? Est-ce que je peux le faire? Ou est-ce que je reste où je suis? Mais au final, si j’ai un but, un souhait, alors il existe toujours des possibilités pour les réaliser.» (LO_1_3_FK: 181) Les difficultés évoquées pour aborder la formation continue ne conduisent pas à une réflexion critique sur le rôle de l’entreprise. On tente plutôt de résoudre les déclarations contradictoires en réitérant les convictions méritocratiques et en mettant l’accent sur l’équité en matière de performances. Avec l’exigence de l’initiative personnelle, on demande aux personnes occupant des emplois sans exigences en matière de qualification formelle d’agir de manière compétitive et auto-optimisée, sans prendre en compte le fait qu’elles peuvent manquer de temps et d’argent. Le paradigme de politique de formation qu’est l’apprentissage tout au long de la vie doit offrir une solution à la faible participation à la formation continue des personnes occupant des emplois sans exigences en matière de qualification formelle. Mais c’est le dispositif de l’apprentissage tout au long de la vie lui-même qui rationalise les inégalités sociales. Les discours sur la concurrence, l’égalité des chances et la méritocratie sont des modèles d’interprétation centraux pour légitimer et normaliser les classes et l’organisation du travail sexuée et culturalisée. L’un des principaux discours sur la non-participation à la formation continue est la définition et la dévalorisation des activités en tant que travail exclusivement physique, par opposition au travail axé sur les connaissances. Ce discours est funeste car, avec le constat d’un manque de connaissances linguistiques, on prive les travailleuses et travailleurs de la nécessité d’une offre d’apprentissage ou de formation continue et on occulte leur intérêt pour une telle offre, tout en ignorant leur plurilinguisme pourtant répandu. L’aptitude des femmes (migrantes) à exercer des activités mal rémunérées, monotones et pénibles, telles que décrites dans les entretiens, occulte les problématiques de la dépendance économique et des inégalités structurelles. Le mythe puissant de la méritocratie justifie les inégalités de revenus et de conditions de travail ainsi que l’absence de formation continue comme le résultat de choix individuels. La concurrence n’est pas seulement une condition-cadre des entreprises, elle est transférée à l’individu qui doit l’appliquer en tant que stratégie pour maintenir son employabilité. L’équité en matière de performances ainsi exigée supprime la problématique de l’inégalité. L’impératif de l’apprentissage autonome tout au long de la vie exonère largement les entreprises et l’État de leur responsabilité. Dans certaines conditions, les entreprises investissent également dans la formation continue de groupes de travailleuses et travailleurs sous-représentés. Des normes de solidarité très marquées au sein de l’entreprise, une forte représentation du personnel dans l’entreprise, la pénurie de main-d’œuvre qualifiée ainsi que des réglementations internes et interentreprises en matière de formation continue sont autant de facteurs qui favorisent le soutien à la formation continue dans les entreprises (Wotschak & Solga 2014: 391). Dans les entreprises étudiées au sein de nos projets, cela se reflète par des conventions collectives de travail s’appliquant à l’ensemble de la branche. Cela concerne par exemple les secteurs du nettoyage et de l’entretien ainsi que l’économie des services d’aide à la personne et des soins à domicile. Les conventions collectives de travail abordent les questions de la participation (Küng 2024), du financement des offres de formation continue dans l’ensemble de la branche, ainsi que de la transmission de connaissances transférables et pertinentes pour le salaire. La question de savoir si les entreprises prennent en compte le soutien à la formation continue pour les personnes occupant des emplois sans exigences en matière de qualification formelle dépend donc des conditions-cadres en matière de politique du travail, des offres de formation adéquates, des passages simplifiés vers le système de formation suisse, mais aussi de la réflexion sur le discours des entreprises sur leur pratique de formation continue. Nathalie Amstutz est professeure à la Haute école spécialisée du Nord-Ouest de la Suisse, haute école d’économie. Elle dirige le CAS Compétence en matière de diversité et d’égalité des genres en coopération avec l’Université de Bâle. Contact: nathalie.amstutz@fhnw.ch Lea Küng est collaboratrice scientifique à la Haute école spécialisée du Nord-Ouest de la Suisse. Elle prépare une thèse sur la participation et le travail à bas salaire à l’université de Berne. Contact: lea.kueng@fhnw.ch Nathalie Amstutz et Lea Küng

«Simplement mieux!... au travail»: comment les entreprises soutiennent avec succès le personnel doté de faibles compétences de base

Télécharger une instruction sur une tablette, comprendre des tâches formulées à l’oral, remplir un rapport sur un support numérique, rédiger un courriel: dans presque tous les emplois, il est indispensable de posséder des compétences de base en lecture, en écriture et en calcul, d’être capable d’utiliser les applications informatiques élémentaires et d’avoir une connaissance suffisante de la langue nationale pour pouvoir exécuter des tâches quotidiennes. Les personnes peu qualifiées et les adultes sans certification professionnelle se heurtent souvent à leurs limites. En 2022/2023, la Suisse a participé pour la première fois à l’étude internationale PIAAC sur les compétences de base des adultes (OFS 2024). Les résultats le montrent: en Suisse aussi, de nombreux adultes ne disposent que de faibles compétences de base. Environ 22% des personnes en âge d’exercer une activité lucrative (soit environ 1,25 million de personnes) rencontrent des difficultés à comprendre un texte simple. En outre, 19% (1,6 million de personnes) ont des difficultés à effectuer des calculs élémentaires. Pourtant, disposer d’aptitudes élémentaires en compétences de base est aussi une condition requise à l’apprentissage tout au long de la vie. En d’autres termes, le personnel ne peut se perfectionner que s’il dispose des compétences de base requises. Tel est l’objectif du programme de promotion «Simplement mieux!... au travail». De nombreux adultes ayant de faibles compétences de base occupent un emploi 1 . Les entreprises sont la porte d’entrée idéale pour ces personnes, un groupe cible qu’il est assez difficile d’attirer vers la formation continue. Les entreprises ont elles aussi intérêt à investir dans les compétences de base. Si des instructions de travail ne sont pas correctement comprises ou exécutées, il en résulte un préjudice en termes de qualité, des risques pour la sécurité au travail, voire des interruptions de l’exploitation. Les responsables d’équipe doivent consacrer du temps à traduire les ordres de travail. Parfois, ils doivent aussi apporter leur aide pour la saisie de relevés d’horaires ou de commandes sur ordinateur. Si le personnel dispose des compétences de base nécessaires, il est alors plus autonome. Par ailleurs, de nombreuses entreprises sont confrontées à une pénurie de main-d’œuvre. En développant les compétences de base de leur personnel, elles peuvent le préparer à une formation initiale ou continue, et permettre ainsi leur développement professionnel. Cet aspect est particulièrement intéressant pour les entreprises qui investissent déjà activement dans la formation de mise à niveau de leur personnel sans certification professionnelle (Märki 2017). Avec le programme «Simplement mieux!... au travail», la Confédération et les cantons soutiennent les entreprises ou les associations de branches qui renforcent les compétences de base de leur personnel sur le lieu de travail. Cette initiative a été adoptée en 2018 par le Conseil fédéral en tant que mesure pour lutter contre la pénurie de personnel qualifié. La loi fédérale sur la formation continue (LFCo) 2 stipule que «la Confédération s’engage, conjointement avec les cantons, pour que les adultes puissent acquérir les compétences de base qui leur font défaut et les maintenir. La Confédération et les cantons associent les organisations du monde du travail à leur démarche» (art. 14 LFCo). La structure du financement repose sur la loi fédérale sur la formation professionnelle 3 . L’objectif de la campagne «Simplement mieux!... au travail» est le suivant: dans le cadre d’offres de formation à bas seuil et de courte durée, les collaboratrices et collaborateurs acquièrent les compétences dont ils ont besoin dans des situations de travail concrètes. Étant donné que les contenus sont axés sur la pratique, les participantes et participants peuvent appliquer les acquis de formation directement dans l’entreprise. Cela leur donne confiance et les motive. Il peut s’agir d’une première étape vers un changement de poste ou la prise en charge de nouvelles tâches. Cela peut aussi encourager les personnes concernées à participer à d’autres formations. Avec de meilleures compétences de base, elles sont aussi mieux à même d’assumer certaines tâches de leur vie quotidienne. Les prestataires de cours soutiennent les entreprises dans toutes les étapes de l’élaboration du cours: analyse des besoins, planification des contenus, organisation du cours, transfert des acquis dans la pratique quotidienne (voir chapitre sur le modèle GO). Les entreprises participent à la définition des contenus; les cours peuvent être organisés à des horaires flexibles et peuvent avoir lieu directement sur place en fonction des besoins des entreprises. Dès que le concept de cours ainsi que les participantes et participants sont connus, la demande de soutien financier peut être déposée. La subvention est versée à l’entreprise (requérante) après la fin du cours. Les principaux critères du programme national de promotion sont les suivants 4 : Les contenus du cours concernent les compétences de base dans les domaines «lecture, écriture, calcul, informatique ou langue». Le cours est gratuit pour les personnes participantes et il est comptabilisé comme temps de travail. Le cours peut comprendre entre 20 et 40 leçons, avec un maximum de 4 leçons par jour. Pour chaque cours, il faut au minimum 3 et au maximum 12 personnes participantes. Une subvention d’un montant forfaitaire de 3 000 francs est versée pour l’élaboration d’un nouveau cours. À cela s’ajoute le versement d’un forfait de 15 francs par leçon et par personne participante. Un minimum de 80% de temps de présence au cours est exigé. «Subventionné» ne veut pas dire «gratuit». Les entreprises concluent un contrat avec le prestataire. Le montant du financement dépend de la portée de la mesure de formation. De plus, l’élaboration d’un cours axé sur la pratique requiert un travail de coordination et nécessite le soutien des supérieurs et des responsables d’équipe. Les entreprises financent le temps de travail des personnes participantes. La mise en application des connaissances acquises fait aussi partie des tâches qui incombent aux entreprises. Le site Internet «Simplement mieux!... au travail» (simplement-mieux.ch/entreprises) est la plateforme de communication du programme. Les entreprises peuvent y trouver des informations pour planifier un cours sur mesure, rechercher un prestataire et soumettre une demande de soutien financier auprès de la Confédération ou des cantons. La rubrique «Stories» contient des vidéos et des témoignages dans lesquels des personnes participantes, des responsables d’équipe ou des membres de la direction expliquent quels sont les effets des cours dans le domaine des compétences de base pour l’entreprise et, sur le plan individuel, pour les collaboratrices et collaborateurs 5 . Le langage utilisé est adapté aux entreprises. Ainsi, des participantes et participants potentiels ainsi que des entreprises dans des situations similaires peuvent s’inspirer de ces témoignages et se sentir encouragés à organiser leurs propres cours. Sur le site internet du programme, les entreprises peuvent aussi trouver une liste des prestataires. Elles peuvent filtrer ces derniers par région et prendre contact directement avec eux. Le libre choix du prestataire est laissé aux entreprises. Des cours dispensés par des responsables de cours internes à l’entreprise sont également possibles. Le modèle GO pour l’apprentissage sur le lieu de travail est le pilier du programme de promotion «Simplement mieux!... au travail». La Fédération suisse pour la formation continue FSEA a élaboré cette méthode axée sur la pratique en collaboration avec des entreprises de différentes branches et de différentes tailles 6 . Le modèle se compose de cinq étapes concrètes, qui vont de l’analyse des exigences sur le lieu de travail à l’analyse individuelle des besoins de formation d’une personne, jusqu’aux contenus de cours axés sur la pratique et immédiatement applicables au quotidien. Les prestataires de cours aident les entreprises dans la mise en œuvre du modèle. Les entreprises participent à la définition des contenus. Dans un premier temps, les prestataires de cours s’entretiennent avec les entreprises pour connaître les exigences liées aux postes de travail: quelles sont les compétences de base nécessaires (lecture, écriture, applications informatique, calcul, connaissances linguistiques) dans le cadre d’une situation de travail (analyse des exigences)? Ensuite, les prestataires échangent avec les responsables d’équipe pour déterminer les besoins des personnes employées (inventaire des besoins). Quelles sont les difficultés rencontrées par la personne concernée sur son lieu de travail? Quelles sont les compétences de base concernées? Ces analyses permettent d’élaborer des contenus de cours qui ont un lien concret avec les postes de travail et le besoin des entreprises et qui sont conçus selon les besoins individuels des personnes participantes (mesure de formation). Le concept est conçu de sorte que les personnes participantes puissent appliquer les acquis directement dans leur quotidien (transfert). Idéalement, une personne responsable du transfert est désignée dans l’entreprise. Souvent, les responsables constatent les progrès d’apprentissage au bout d’une courte durée (évaluation). Si nécessaire, les exercices et les contenus peuvent être précisés et adaptés pendant le cours avec la participation des responsables des cours. Parfois, les recommandations d’adaptation sont formulées par les personnes en formation; pour ce faire, elles tiennent un journal d’apprentissage et rapportent aux responsables des cours les difficultés rencontrées dans leur travail quotidien. Les cours dans le domaine des compétences de base sur le lieu de travail se distinguent à bien des égards des cours de langue ou d’informatique habituels. À la place de supports didactiques standardisés, on utilise des instructions de travail et des consignes de sécurité propres à l’entreprise, ou des processus et des applications spécialement utilisés dans l’entreprise. Étant donné que les contenus de cours sont basés sur des activités et situations concrètes, l’enseignement est conçu de manière à englober plusieurs compétences. Par exemple, dans une même unité d’enseignement, on pourra combiner le remplissage d’un rapport de travail (compétence utilisée: la langue, avec le vocabulaire, la lecture et l’écriture) et l’utilisation des technologies de communication (télécharger une instruction sur une tablette, remplir un rapport sur une application de smartphone). Depuis le lancement du programme début 2018, environ 4 450 collaboratrices et collaborateurs de 315 entreprises ont participé à un cours dans le domaine des compétences de base, avec un temps de présence d’au moins 80%. Parmi l’ensemble des personnes participantes, 1 841 n’avaient aucun diplôme du degré secondaire II. La plupart des demandes provenaient d’entreprises de l’industrie, de l’hôtellerie et restauration, des services divers et du secteur de la santé (voir figure 2; source: SEFRI, état: 18 février 2025). L’objectif le plus souvent cité pour les cours est l’amélioration des compétences en communication (langue, lecture, écriture). Viennent ensuite les applications informatiques simples et les technologies de l’information (voir figure 3). Le développement des compétences linguistiques est de plus en plus combiné avec l’utilisation des technologies de communication: remplir des rapports sur un support numérique, rédiger des courriels ou des messages sur WhatsApp, télécharger des instructions de travail sur une tablette et être capable de les comprendre. Peu de cours sont consacrés aux mathématiques élémentaires. Pourtant, d’après l’étude PIAAC, il existe un besoin de développement important dans ce domaine. Les cours dans le domaine des compétences de base sont adaptés à des entreprises de toutes les tailles et de toutes les branches. Nous présentons ci-après quatre exemples caractéristiques issus de l’industrie, de la santé et de la restauration 7 . Perlen Packaging AG La PME basée à Perlen près de Lucerne emploie 200 personnes originaires d’environ 26 pays. Présente au niveau international, Perlen Packaging est une entreprise spécialisée dans la fabrication de films d’emballage pour les médicaments. Pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, l’entreprise mise sur la qualification de ses collaboratrices et collaborateurs. Elle embauche des personnes motivées, même lorsqu’elles n’ont aucune certification professionnelle adaptée. Condition exigée: elles doivent accepter de suivre la formation de deux ans qui conduit à la certification professionnelle pour adultes – par exemple la formation d’opératrice / opérateur de machines automatisées CFC. Si elles obtiennent la certification professionnelle, les collaboratrices et collaborateurs bénéficient d’un emploi permanent et de perspectives intéressantes si elles doivent changer de poste de travail ultérieurement. Même les personnes qui travaillent depuis longtemps chez Perlen Packaging peuvent suivre une formation de rattrapage en vue d’obtenir la certification professionnelle. Si les collaboratrices et collaborateurs rencontrent des difficultés sur le plan linguistique, elles participent au cours d’allemand interne à l’entreprise dans le cadre du programme «Simplement mieux!... au travail». Cette initiative pour le développement des compétences linguistiques pendant le temps de travail est l’œuvre du responsable de site Sebastian Schürmann. Au début, le service du personnel doutait que les collaboratrices et collaborateurs aient la volonté d’apprendre. Mais, rapidement, Sebastian Schürmann a pu convaincre plus de personnes que prévu de participer à un cours d’allemand. L’entreprise Perlen Packaging a d’abord testé des cours de langue traditionnels proposés dans la région. Plus tard, l’entreprise a été informée par un prestataire de cours qu’elle pouvait bénéficier de subventions pour des cours dans le domaine des compétences de base dispensés dans les locaux de l’entreprise. Cette solution était idéale: les horaires des cours étaient adaptés à l’organisation de travail par équipes, il n’y avait aucune perte de temps liée aux trajets et les contenus du cours avaient un lien concret avec les besoins de l’entreprise. Depuis l’automne 2021, 42 collaboratrices et collaborateurs ont suivi le cours d’allemand dispensé en interne chez Perlen Packaging. Pour neuf personnes, ce cours a été la première étape vers la préparation à la formation conduisant à la certification professionnelle pour adultes. Au total, quatre personnes ont obtenu la certification professionnelle depuis l’été 2022, 12 suivent actuellement la formation ou la commenceront durant l’été 2025 (état: mars 2025). Ceramaret SA Dans un environnement exigeant et hautement réglementé comme celui de Ceramaret, entreprise spécialisée dans la céramique technique de haute précision dans le canton de Neuchâtel, investir dans les compétences linguistiques de base d’une partie de leur personnel est un choix stratégique et humain. Avec le soutien du programme «Simplement mieux!... au travail», l’entreprise a mis en place des cours de français directement sur le lieu de travail, adaptés aux besoins réels des collaboratrices et collaborateurs. Mieux comprendre les critères techniques, savoir lire un plan, comprendre et appliquer les consignes de sécurité, réussir à exprimer oralement ou par courriel des observations techniques, mieux comprendre ce qui se dit dans les réunions de travail: les bénéfices pour les collaboratrices et collaborateurs sont concrets et multiples. Les responsables d’équipe et RH observent un gain de confiance, une motivation accrue, des personnes plus engagées et alignées avec les exigences de l’entreprise. Ceramaret s’inscrit ainsi dans une démarche de responsabilité sociale, démontrant qu’investir dans les compétences de base, c’est aussi contribuer à l’inclusion et au développement des individus, en favorisant leur employabilité. XUND, organisation pour les métiers de la santé en Suisse centrale XUND désigne à la fois l’organisation du monde du travail (OrTra) et le centre de formation dédié aux métiers de la santé pour la Suisse centrale. XUND a pour mission d’assurer la formation initiale et continue des professionnels de santé en fonction de leurs besoins. De nombreuses possibilités de formation initiale et continue existent pour les métiers de la santé dans le cadre de l’offensive pour la formation. En revanche, des offres de formation à bas seuil pour les personnes avec de faibles compétences de base et travaillant dans des établissements d’accueil et des hôpitaux n’existaient pas encore. Ainsi, jusqu’à présent, de nombreuses personnes actives dans les secteurs du nettoyage, de l’économie domestique, de la restauration, des transports ou des soins étaient éloignées des mesures de formation, malgré leur motivation à participer à une formation continue. Souvent, leurs connaissances linguistiques ne sont pas suffisantes pour participer à des mesures de formation. XUND a donc élaboré, dans le cadre du programme «Simplement mieux!... au travail», un cours spécifique dans le domaine des compétences de base et l’a testé avec l’établissement pour personnes âgées Viva Luzern Wesemlin. Aujourd’hui, l’utilisation des tablettes, téléphones portables et ordinateurs fait partie des exigences de base dans tous les secteurs. Le cours élaboré par XUND associe donc des compétences du quotidien en communication avec l’utilisation des technologies de l’information (rédiger un courriel, téléphoner, faire un rapport, traiter des commandes sur ordinateur). Des exercices sur la communication dans des situations difficiles font aussi partie du cours. À la fin du cours, les personnes participantes reçoivent des conseils et sont informées des possibilités de formation continue. Grâce à sa double fonction d’association de branche et de centre de formation, XUND peut désormais proposer ce cours dans tous les établissements de soins de Suisse centrale. Le concept global est prédéfini; les contenus du cours sont adaptés à l’établissement et aux personnes d’après le modèle GO. Les responsables de cours se rendent sur place, font la connaissance des personnes participantes et recueillent des supports de travail. Des cours groupés sont également possibles pour les petites entreprises. XUND se charge d’établir les demandes de subvention pour les entreprises. Ristorante Pizzeria da Pippo L’exemple de la pizzeria da Pippo dans le canton de Nidwald montre que les très petites entreprises peuvent, elles aussi, organiser des cours pour leur personnel. Les cours sont subventionnés à partir de trois personnes. Lorsque le Ristorante Pizzeria da Pippo situé à Ennetmoos (NW) a publié une offre d’emploi, beaucoup de personnes ont postulé, mais elles parlaient très peu l’allemand. La directrice Cindy Forestiero a donc décidé d’expérimenter une nouvelle solution. Elle a choisi les personnes chez lesquelles elle a décelé le plus grand potentiel, même si elles ne maîtrisaient pas encore la langue. Condition exigée: elles devaient être disposées à apprendre l’allemand. Mais quels sont les cours vraiment efficaces et comment les organiser en termes d’horaires? L’un des prestataires de formation consultés a attiré l’attention de la directrice sur le fait que son établissement pouvait bénéficier d’un cours subventionné dans le cadre du programme «Tout simplement mieux!… au travail». Cette solution était idéale pour la petite entreprise. L’objectif était que le personnel soit en mesure de tenir une conversation simple avec la clientèle et de téléphoner. Les cinq membres du personnel travaillant en salle et en cuisine ont participé au cours. Pour Cindy Forestiero, le fait que le cours puisse avoir lieu directement dans le restaurant était un grand avantage. Ainsi, les collaboratrices et collaborateurs ne perdaient pas de temps dans les déplacements et pouvaient apprendre tous ensemble, dans un lieu qui leur est familier. Le cours a duré au total 40 heures et avait lieu chaque semaine de 8 heures à 10 heures. Le restaurant ouvre ses portes à 11 heures. Ainsi, le cours s’intégrait bien dans les horaires de travail. Une difficulté a compliqué le cours, à savoir que les personnes participantes n’avaient pas le même niveau au début de la formation. Une serveuse n’avait presque aucune connaissance en allemand, tandis que d’autres avaient déjà quelques notions de base en compréhension. La formatrice expérimentée a toutefois bien répondu aux attentes et le personnel était très motivé. Certaines personnes répétaient pendant leur travail ce qu’elles avaient appris lors de la formation ou poursuivaient leur apprentissage le soir. Melania de Marco s’est sentie rapidement en confiance pour s’adresser directement à la clientèle en allemand ou prendre les commandes par téléphone. Elle poursuit son apprentissage de manière autonome et apporte parfois des exercices à faire sur le lieu de travail. Lorsqu’elle en a le temps, Cindy Forestiero s’exerce avec elle. «Nous essayons désormais de parler le plus possible en allemand dans le restaurant, déclare Cindy Forestiero. Je recommande vivement ce cours. Il est excellent et vraiment très simple à mettre en place.» Dans les cours dispensés dans le cadre du programme «Simplement mieux!… au travail», les personnes améliorent leurs connaissances linguistiques ou leurs compétences en informatique. Mais un point est vraiment essentiel: dans ces cours conçus selon les besoins individuels et organisés dans un cadre familier, les adultes découvrent qu’ils sont capables d’apprendre. Ils peuvent surmonter les freins à l’apprentissage intériorisés auparavant, par exemple après des expériences scolaires négatives ou se sentant «trop âgés» pour «apprendre à nouveau». Les formatrices et formateurs dans le domaine des compétences de base ont une grande responsabilité: si les adultes ont une expérience d’apprentissage positive dans un tel environnement, ils seront davantage disposés à suivre une formation conduisant à la certification professionnelle pour adultes et seront davantage motivés par le principe d’apprentissage tout au long de la vie. Les cours peuvent donc servir de tremplin et donner confiance aux personnes concernées. Ainsi, certaines d’entre elles peuvent changer de poste dans l’entreprise et avoir de plus grandes responsabilités. Pour que les cours dans le domaine des compétences de base aient un effet durable sur le parcours de formation des personnes concernées, il est primordial de présenter les perspectives de développement professionnel qui s’offrent à elles après le cours (voir figure 4). Certaines personnes participantes réussissent, étape après étape, à effectuer la formation conduisant à la certification professionnelle avec certificat fédéral de capacité (CFC) selon l’article 32 de la loi sur la formation professionnelle. De plus en plus d’organisations de branches proposent aussi des certificats de branches comme qualification partielle, ainsi que des cours préparatoires conduisant à une certification professionnelle. Un bon exemple est l’offre de cours à bas seuil proposée par le centre de formation professionnelle d’Olten, dans le canton de Soleure. Cet établissement propose des cours de rattrapage et des cours préparatoires conduisant à la certification professionnelle, par exemple le CFC d’opératrice ou d’opérateur de machines automatisées (voir exemple pratique «Perlen Packaging AG» ci-dessus). L’école professionnelle propose un cours dans le domaine des compétences de base. Les compétences en lecture, écriture, mathématiques élémentaires et applications informatiques peuvent ensuite être approfondies lors du cours de compétences de base proposé en interne. Les personnes participantes ont ensuite la possibilité de suivre l’enseignement de culture générale pour qu’elles n’aient pas trop de «connaissances scolaires» à assimiler en même temps que leur formation professionnelle. Certes, cela rallonge la durée de la formation, mais les barrières pour pouvoir la suivre efficacement sont moins élevées. Depuis le lancement du programme de promotion en 2018, les cours dans le domaine des compétences de base sur le lieu de travail ainsi que le modèle GO ont fait leurs preuves dans de nombreux cas. Le nombre de demandes de soutien financier pour ce programme augmente constamment, mais lentement. Principale lacune: le programme et l’utilisation des compétences de base sont encore peu connus dans les entreprises. Le potentiel est encore largement sous-utilisé. Dans les entreprises, le personnel peu qualifié est souvent perçu comme étant peu motivé. Il n’est pas pris en compte dans la stratégie de formation continue, tandis que le personnel qualifié a beaucoup plus de chances de bénéficier de mesures de développement (Gollob et al, 2024). Pourtant, les témoignages des personnes participantes aux cours sur le lieu de travail le montrent: si on propose au personnel peu qualifié des offres pertinentes et adaptées à ses besoins, le nombre de personnes participantes sera nettement supérieur aux prévisions. Les collaboratrices et collaborateurs ressentent le fait que l’on fait quelque chose pour eux. Cette reconnaissance est une immense source de motivation, et cela crée aussi une valeur ajoutée pour l’entreprise. Souvent, les responsables d’équipe constatent que leur personnel a des lacunes dans les compétences de base, mais ils n’ont pas la solution. Ils recherchent sur internet des prestataires proposant des cours d’allemand ou des cours d’informatique aux entreprises. Souvent, c’est un prestataire privé qui les informe de la possibilité de bénéficier de cours sur mesure et d’un soutien financier. Les petites entreprises sont encore insuffisamment informées. Cela s’explique par le fait que dans ces entreprises, le temps et l’argent sont un problème fondamental quand il est question de formations continues en entreprise. Pourtant, investir des moyens dans la main-d’œuvre en vaut la peine (Gollob et al, 2024). Une possibilité intéressante existe, à savoir les cours groupés pour petites entreprises. De tels cours peuvent être proposés par des organisations du monde du travail ou des associations de branches pour les entreprises affiliées (voir l’exemple de XUND ci-dessus). Cette option est encore très peu utilisée à ce jour. Il faut davantage de multiplicateurs qui sont en étroite relation avec les entreprises, dont le rôle est d’informer et de conseiller ces dernières. Au moyen d’exemples concrets, ces multiplicateurs peuvent montrer aux entreprises et à leur branche les avantages qu’elles peuvent tirer du développement des compétences de base. La Confédération et les cantons jouent un rôle important à cet effet. Les associations de branches et les organisations du monde du travail doivent, elles aussi, davantage s’impliquer. Les chambres de commerce, les associations des arts et métiers, les associations industrielles et commerciales peuvent encourager leurs entreprises affiliées à développer les compétences de base de leur personnel. Elles parlent le langage des entreprises. Elles seront donc plus efficaces et plus crédibles que des prestataires privés qui devront convaincre chaque entreprise des avantages que présentent les cours dans le domaine des compétences de base. L’objectif est de permettre un rapprochement entre les acteurs économiques et les prestataires de formation pour qu’ils exploitent ensemble le potentiel en matière de qualification de la main-d’œuvre et garantissent au personnel d’intéressantes perspectives de développement professionnel et une employabilité durable. Les compétences de base sont indispensables à cet effet. Christine Bärlocher est responsable de projet à la Fédération suisse pour la formation continue FSEA et chargée du programme «Simplement mieux!... au travail ». Contact: christine.bärlocher@alice.ch Sofie Gollob est responsable de projet Recherche et développement à la Fédération suisse pour la formation continue (FSEA). Contact: sofie.gollob@alice.ch Christine Bärlocher et Sofie Gollob

Les pratiques de gestion de la diversité à la SML: un rapport d’expérience issu de la pratique

L’égalité des chances, la diversité et l’inclusion sont devenues des thématiques stratégiques incontournables au sein des hautes écoles suisses. Et au cours des deux dernières décennies, le centre de l’attention a changé. Au début, l’accent était mis sur un ancrage durable de l’égalité des chances par le biais de structures institutionnelles, ainsi que sur l’augmentation de la part des femmes dans les comités de direction et parmi les postes de professeur·e·s. Aujourd’hui, les thématiques sont devenues plus variées et l’attention porte désormais sur la diversité de l’ensemble du personnel et des étudiant·e·s. Les écoles de commerce (Business Schools), en particulier, travaillent avec le concept de gestion de la diversité et de l’inclusion (en anglais: «Diversity & Inclusion Management», DIM). La DIM est un concept de gestion stratégique qui réunit le point de vue de la gestion d’entreprise et celui des sciences sociales. Dans ce concept, la diversité et l’inclusion du personnel sont axées sur les objectifs stratégiques de l’organisation concernée (Genkova & Ringeisen, 2017, p. 173). Avec la DIM, les organisations orientent leurs mesures vers l’intérieur et vers l’extérieur, afin d’améliorer leur attractivité en tant qu’employeur et en tant que haute école, tout en remplissant leurs obligations en tant qu’institution éducative de droit public. Le présent article traite de la mise en œuvre de différentes pratiques de diversité à la School of Management & Law (SML) de la ZHAW, en adoptant le point de vue de la responsable de la diversité. Cet article n’a aucune revendication d’exhaustivité et décrit uniquement une sélection de pratiques, en vue de montrer les opportunités et défis rencontrés pendant leur mise en œuvre. La notion de diversité désigne une pluralité dans les différences et points communs d’ordre personnel, social et structurel entre des personnes et des groupes (Bräuhofer & Rieder, p. 63). Parmi les principales dimensions de la diversité se trouvent l’âge, le genre 1 , le handicap, l’orientation sexuelle, les origines religieuses et sociales, l’ethnicité 2 et le concept anglophone de « race » 3 , la situation familiale, etc. (Helmold, 2022, p. 117). La DIM est en principe considérée comme une mission relevant de la direction et comme une tâche transversale. Dans la pratique, elle est souvent confiée à un·e spécialiste expérimenté·e, disposant de compétences en matière de ressources humaines et de diversité (Vedder, 2009, p. 114). La gestion de la diversité vise à mettre à profit les avantages d’un environnement de travail diversifié, à encourager l’inclusion et à accroître ainsi l’innovation et la performance. De plus, le concept de DIM aspire, par le biais de mesures adaptées, à faire baisser les préjugés inconscients, la discrimination, le harcèlement moral et le harcèlement sexuel (Genkova & Ringeisen, 2017, p. 173). De nos jours, la diversité et l’inclusion sont classées parmi les activités obligatoires et volontaires relevant de la responsabilité sociale des organisations (Rhanfeld, 2019, p. 21). Les objectifs de durabilité sociale (cf. les objectifs de développement durable des Nations unies, ODD), tels que l’égalité hommes-femmes, la santé et le bien-être, la baisse des inégalités ou l’éducation durable, affichent des recoupements thématiques avec les pratiques DIM des hautes écoles. Dans cet article, le modèle de pratiques de la diversité selon Leslie (2019) est utilisé comme structure pour décrire les initiatives et pratiques mises en œuvre à la SML en matière de diversité. Leslie définit une initiative de diversité comme la mise en œuvre de plusieurs pratiques de diversité dans le but d’améliorer les expériences et la performance de groupes défavorisés (Leslie, 2019, p. 540). Les groupes cibles de ces initiatives sont des groupes sous-représentés dans les postes stratégiques (p. ex. les femmes à des postes de direction), ou exclus des interactions quotidiennes (p. ex. les personnes handicapées) ou des prises de décision (Leslie, 2019, p. 541). Par conséquent, les initiatives en matière de diversité visent une plus forte représentation de ces groupes cibles, une hausse de l’égalité des chances de réussite professionnelle et une plus forte inclusion, afin que ces groupes cibles se sentent acceptés et estimés (Leslie, 2019, p. 541). Parmi les pratiques en matière de diversité, Leslie (2019) distingue trois formes différentes: (1) les pratiques de responsabilité, (2) de non-discrimination et (3) de ressources: Les pratiques de responsabilité assurent, par des mesures stratégiques, que la diversité et l’inclusion (D&I) soient institutionnalisées. Pour cela, elles assurent que les objectifs de diversité de l’organisation soient formulés, mesurés et atteints; et que les rôles attribués pour la diversité, les services spécialisés ainsi que les ressources temporelles et financières pour la mise en place soient bien fixés (Leslie, 2019, p. 541). Les pratiques de non-discrimination assurent que les décisions en matière de sélection, de promotion et d’évaluation soient objectives, et qu’elles reposent donc moins sur des préjugés inconscients (Leslie, 2019, p. 541). Les pratiques de ressources , en revanche, sont des pratiques axées sur les identités et misant sur les opportunités. Elles permettent des opportunités pour des groupes cibles bien définis (Leslie, 2019, p. 541). Ces pratiques incluent, par exemple, des programmes de mentorat et de développement du personnel qui s’adressent spécifiquement aux personnes appartenant à un certain groupe cible. La SML est le département d’économie de la Haute école des sciences appliquées de Zurich (ZHAW). D’une part, la SML oriente ses stratégies sur les objectifs de la Haute école spécialisée; d’autre part, elle poursuit aussi des objectifs supplémentaires en sa qualité d’école de commerce internationale reconnue. Dans le cadre de sa stratégie de développement durable, elle s’engage à suivre les Principes de l’éducation au management responsable (en anglais: «Principles for Responsible Management Education», PRME). De plus, depuis quelques années, la diversité fait partie des sept valeurs fondamentales de la SML . C’est pour cette raison que la SML a décidé d’ancrer en 2019 les thématiques de diversité et inclusion dans ses stratégies et de fixer des ressources temporelles et financières à cet effet. En nommant un·e responsable de la diversité, la direction lui a confié la mission de mettre en place une gestion de la diversité, d’encourager la sensibilisation au concept de D&I chez le personnel et les membres de la direction, et d’ancrer à moyen terme la diversité et l’inclusion dans les quatre domaines de prestation que sont l’apprentissage, la formation continue, la recherche appliquée et les services. Dès le début déjà, une gestion de la diversité basée sur des données scientifiquement validées a été mise en place. À partir des données RH à disposition, de premières analyses ont été menées concernant le sexe et les nationalités. En raison de la protection des données, aucune autre analyse sociodémographique n’était possible. C’est pourquoi un sondage sur la diversité a été élaboré à l’attention de l’ensemble du personnel. La participation au sondage était facultative et anonyme. Les questions portaient sur la perception du climat d’inclusion et du management inclusif, ainsi que sur les besoins en matière de mesures de sensibilisation aux thématiques de D&I. Des données sociodémographiques ont également été relevées (p. ex. le sexe, l’identité de genre, l’âge, la fonction, etc.). Ce sondage a servi de point de départ pour analyser le processus existant (analyse de la situation de départ) et de base pour définir des mesures futures (c’est-à-dire des pratiques). Le même sondage a été répété un an plus tard, en vue de mesurer les modifications dans la perception après les premières interventions. Les résultats ont montré, entre autres, des différences de perception en fonction du sexe, de l’âge et de la fonction. Par exemple, au début, les femmes percevaient le management inclusif et le climat d’inclusion de manière plus critique que les hommes, quelle que soit leur fonction (personnel de la recherche ou personnel administratif). Un an après la mise en place des premières mesures (voir plus bas, p. ex. l’initiative de gestion de l’égalité hommes-femmes), le sondage affichait déjà une nette amélioration: l’ensemble du personnel percevait un management nettement plus inclusif dans les thématiques spécialisées. Malgré une amélioration générale, la différence persistait entre hommes et femmes: le point de vue des femmes restait plus critique que celui des hommes. Des mesures de sensibilisation ont été réclamées surtout en ce qui concerne la conciliation de la vie familiale et de la vie professionnelle, ainsi que l’égalité entre hommes et femmes. Dans un premier temps, en vue d’encourager le sens des responsabilités au sein de l’organisation, les membres de la direction ont suivi des formations sous forme d’ateliers sur la diversité menés par des spécialistes externes. Des collaborations avec des expert·e·s externes renommé·e·s ont été délibérément mises en place afin de promouvoir la bonne acceptation de cette thématique. Les sujets suivants y ont été transmis: la plus-value stratégique d’une gestion de la diversité et de l’inclusion, les préjugés inconscients dans les processus, dans les systèmes et dans les comportements, ainsi que les pratiques de management inclusif. De ces ateliers de gestion, il est ressorti que le sujet était généralement accueilli de manière positive, mais que son utilité dans la gestion d’entreprise était, en partie, remise en question. De plus, dans le cadre de conversations informelles, nous avons pu observer un biais de performance inconscient lié au sexe (Neschen & Hügelschäfer, 2021). Ce biais de performance décrit le phénomène selon lequel nous avons tendance à sous-estimer les performances des femmes et à surestimer celles des hommes. Ce biais est particulièrement prononcé dans les branches des sciences et de la recherche et dans les branches à forte composante masculine (Llorens et al., 2021). Par la suite, un concept de gestion de l’égalité hommes-femmes (en anglais: «Gender Equality Management», GEM) a été développé. L’initiative GEM regroupe diverses pratiques de D&I qui ont été élaborées, discutées et décidées en détail avec le comité de direction. C’est lors de cette phase qu’un comité de direction dédié à la thématique de la diversité a été mis en place au sein de la Haute école. L’objectif visait à ce que la transmission du concept de diversité ne se limite pas au contexte du genre, et que soit également abordée une variété appropriée de différentes thématiques liées à l’égalité des chances ainsi qu’à la diversité et l’inclusion. Les chiffres affichaient alors une faible proportion de femmes aux postes de direction et de professorat. Par conséquent, des mesures ont été élaborées dans trois champs d’action: le recrutement et la sélection, la gestion des compétences ainsi que la gestion de la performance. Des objectifs d’ordre quantitatif ont été définis sur une durée de trois ans, autant pour l’attribution des postes de professeur·e·s que pour ceux de la direction. Des recommandations ont été mises au point pour un processus de recrutement qui respecte l’égalité des chances, et pour l’établissement d’un programme de mentorat à l’attention des diplômé·e·s universitaires. Depuis l’initiative GEM, la proportion de femmes a augmenté de 2% par an aux postes de direction et de professorat de la SML. Aujourd’hui, la part des femmes est de 26,5% pour les postes de direction et de 13% parmi les professeur·e·s. La première pratique de responsabilité à l’attention des étudiant·e·s a consisté à mettre en ligne un site internet externe dédié à la gestion de la diversité au sein de la SML, en complément de la section Diversité du site de la Haute école spécialisée. Nous savons d’expérience que les étudiant·e·s vont chercher leurs informations au sein de la SML et non à l’échelle de la ZHAW: c’est pourquoi, nous avons détaillé l’offre de services et de consultations directement sur le site internet et l’intranet de la SML. Néanmoins, certains services (p. ex. des consultations personnelles) sont proposés par la section Diversité de la Haute école spécialisée, alors que d’autres services ne sont proposés qu’à la SML. Les services disponibles sont détaillés plus bas, parmi les pratiques de ressources. Dans le cadre de la protection contre la discrimination, la ZHAW met en place des mesures réactives et préventives adaptées: par exemple des services de consultation, des procédures de plainte internes ou des mesures de sensibilisation aux questions de la discrimination et du désavantage (cf. politique de diversité de la ZHAW). Pratiques de non-discrimination dans le processus de recrutement et de sélection Au début, l’accent a été mis sur la standardisation des pratiques de recrutement et de promotion au sein de l’organisation. Dans l’objectif d’un recrutement inclusif, les offres d’emploi ont été analysées, puis reformulées. Plusieurs spécialistes RH ainsi que des spécialistes de la Commission pour la diversité et du Département de linguistique ont travaillé ensemble, dans le cadre d’un groupe de travail, pour mettre en commun leurs connaissances théoriques et pratiques en matière de recrutement inclusif. Le développement de compétences à cet effet est devenu indispensable, autant pour le processus de recrutement que pour la gestion. En complément et en parallèle, deux projets ont été financés par le Digital Futures Fund de la ZHAW. Ces projets de recherche visaient à analyser des procédures anonymes d’évaluation des candidatures. Le premier projet a étudié les processus de recrutement et de sélection en se penchant sur leur potentiel d’anonymisation (cf. Menzi et al., 2022). Le second avait pour objectif de lancer un projet pilote de recrutement anonyme pour un poste vacant réel à la ZHAW. C’est quasiment une expérience de terrain qui a été menée, au cours de laquelle nous avons comparé la pratique avec des CV standardisés et anonymisés à celle des CV non standardisés et non anonymisés (cf. Menzi, Frau & Heimann, 2023). Ces deux projets ont été lancés et dirigés par une collaboratrice scientifique qui souhaitait contribuer à l’égalité des chances. Une collaboration intensive s’est installée avec la responsable de la diversité à la SML, dans l’objectif de faire avancer le recrutement anonyme («Blind Hiring»). Ce type de projets «bottom up» montre bien que les thématiques de D&I peuvent bénéficier d’une accélération grâce à l’initiative d’un personnel intrinsèquement motivé. Ces projets contribuent à remettre en question, de manière générale, les processus de recrutement et les outils établis, et à les réorganiser de manière à améliorer l’égalité des chances. Pratiques de non-discrimination dans les comités de sélection Une autre pratique de non-discrimination concerne la réglementation pour la composition des comités de sélection (CDS) qui sont responsables de l’attribution des postes de direction et de professorat vacants. Le concept GEM recommande de ne nommer aux comités de sélection que des membres qui ont assisté à un atelier sur les préjugés inconscients. Cela permet de renforcer la responsabilisation du comité de sélection, dans l’objectif que le point de vue de la diversité soit adopté sans que la responsable de la diversité ait à participer à tous les comités de sélection. Dans la plupart des cas, cette recommandation a été bien appliquée dans la pratique. Cela s’est parfois avéré difficile lorsque la participation d’expert·e·s externes était requise dans des comités de sélection. Les expert·e·s externes sont important·e·s pour l’évaluation de l’expertise technique. Toutefois, ces personnes ne remplissent pas automatiquement la condition de posséder des connaissances dans les thématiques de la diversité. De plus, le rôle de la diversité a parfois été remis en question, en particulier dans les cas où une femme était souhaitée en priorité pour un poste vacant. Certes, cibler les femmes permet de favoriser l’atteinte du quota recherché. Mais le risque est de renforcer des stéréotypes négatifs si le sexe recherché se trouve au premier plan. En procédant ainsi, cela implique que l’employée compétente n’a obtenu cette position qu’en raison de son appartenance au sexe féminin. Le membre du CDS chargé du rôle de la diversité devrait alors reconnaître les signaux de stéréotypes négatifs, puis agir contre ces signaux et ne pas les confirmer. Dans un cas particulier, la justification des quotas a été fortement remise en question et un débat a eu lieu concernant le traitement injuste envers les hommes dans les processus de recrutement. Comme le souligne Leslie, les pratiques de diversité présentent aussi un risque d’effets secondaires négatifs (Leslie, 2019, p. 546). Par exemple, certaines personnes ont déclaré ressentir une injustice envers les hommes dans le contexte du recrutement. Une discussion de mise en confiance avec la responsable de la diversité ou avec le comité de sélection a parfois pu aider à mettre en évidence les besoins et les doutes, et à les contrer avec des arguments basés sur des données scientifiquement validées (p. ex.: « les chiffres montrent néanmoins que les femmes restent encore sous-représentées parmi les postes de professeur·e·s, ce qui rend légitimes les mesures d’encouragement et une inégalité de traitement. »). Dans d’autres cas, nous avons observé par exemple une forte motivation extrinsèque à la diversité (Leslie, 2019, p. 546): c’est-à-dire que le quota visé était tellement au centre des préoccupations que la prise de décision ne s'appuyait que sur ce quota. Cette situation porte atteinte à la motivation intrinsèque qui consiste à poursuivre des objectifs d’égalité des genres pour des raisons morales. Le fait de se concentrer sur le quota visé a un effet contre-productif sur les efforts d’égalité des chances. Dans de telles situations, il relève de la direction du CDS de recueillir la décision de tous les membres, et de prendre en considération les fortes préoccupations. Pratiques de non-discrimination dans l’évaluation des compétences Une troisième pratique de non-discrimination a été mise en place pour l’évaluation des profils de compétences et pour la sélection et la promotion des candidat·e·s. Les décisions doivent être prises selon le principe d’«achievement relative to opportunity» (Hill, Sacker & Davidson, 2014): l’évaluation des performances académiques des différentes personnes doit être mise en relation avec les chances et possibilités. Cela s’avère important par exemple pour les personnes possédant des obligations familiales, ou pour des personnes dont le parcours n’est pas linéaire ou qui travaillent à temps partiel. Toutefois, ce principe provoque souvent un dilemme lorsqu’il s’agit d’attribuer un poste de professeur·e puisque dans ce cas, le rendement (p. ex. nombre et qualité des publications) est très important, mais qu’il est plus difficile à atteindre en cas d’activité à temps partiel ou de parcours non linéaire. Les membres de la direction disent se trouver face à un dilemme et devoir choisir entre l’égalité des chances et l’excellence des performances. Dans le contexte de la recherche, la poursuite de l’excellence est inhérente au système et va à l’encontre de la poursuite de l’égalité des chances, puisqu’elle favorise le type du chercheur en bonne santé, travaillant à plein temps, de sexe masculin et sans obligations familiales. Pratiques de non-discrimination à l’attention des étudiant·e·s de la SML Pour les étudiant·e·s et les personnes participant à la formation continue, une pratique importante de non-discrimination repose dans l’instrument de la compensation des désavantages pour les personnes en situation de handicap ou souffrant d’une maladie chronique. La compensation des désavantages permet l’égalité des chances dans les études. Les mesures de compensation des désavantages peuvent comprendre, par exemple, une prolongation de la durée des examens et un allongement des délais de remise des devoirs, l’autorisation d’utiliser certains outils, la réalisation des examens dans des pièces au calme, etc. Bien que la compensation des désavantages soit ancrée dans la Loi sur l’égalité pour les handicapés (Lhand) et que les étudiant·e·s et les personnes participant à la formation continue y aient légalement droit, les personnes concernées ne font pas toujours usage de cette possibilité. Un manque élevé de sensibilisation existe toujours en ce qui concerne le handicap. Souvent, les étudiant·e·s considèrent comme un handicap les formes bien reconnues que sont les handicaps corporels, mentaux ou sensoriels. Les personnes qui souffrent par exemple d’un trouble de la lecture et de l’écriture (dyslexie) ou de troubles psychiques, ou encore les personnes neurodivergentes (p. ex. TDAH) sont moins considérées comme souffrant d’une forme de handicap. De plus, il existe des barrières culturelles qui poussent à ne pas avouer son handicap. En particulier les étudiant·e·s en cursus internationaux, qui n’ont pas été socialisé·e·s en premier lieu dans une culture occidentale, vont montrer des réserves à aborder le sujet de leur handicap. Dans certains cas, ce n’est qu’après avoir échoué à un examen ou à son mémoire de Master que l’étudiant·e annonce sa maladie ou son handicap. Or, les chances d’obtenir une mesure de compensation du désavantage a posteriori sont faibles. Il est donc primordial que les étudiant·e·s et le corps enseignant soient bien informé·e·s sur la compensation des désavantages. Il existe des pratiques de ressources d’ordre général qui s’adressent à l’ensemble des étudiant·e·s, des personnes participant à la formation continue et du personnel. Ces pratiques sont proposées par la SML en coopération avec la section Diversité de la ZHAW. Elles incluent des services de consultation personnelle et qualifiée sur les sujets liés à la diversité. Il peut s’agir, par exemple, d’une clarification pour des personnes qui ont le sentiment d’appartenir à une communauté de la diversité, ou qui souhaitent s’informer sur une thématique liée à ce sujet. Il s’agit notamment de consultation personnelle en cas de discrimination, de harcèlement moral ou de harcèlement sexuel. Pour ces sujets très sensibles, la responsable de la diversité intervient comme «first support», c’est-à-dire comme premier point d’écoute confidentielle. Pour cela, elle s’en remet au coaching de la section Diversité. En général, les personnes venant chercher conseil sont redirigées vers la section Diversité pour un soutien plus poussé. Parmi les pratiques de ressources spécifiques à la SML se trouvent en particulier des programmes de sensibilisation, de mentorat et de développement du personnel d’encadrement, avec pour objectif de créer des opportunités pour des groupes cibles de la SML. La première pratique de ressources de la SML a visé à développer les compétences en matière de diversité, à sensibiliser l’ensemble du personnel et à créer un lieu de sécurité psychologique. Pendant la pandémie de Covid-19, la SML a lancé en ligne sa série d’événements pour une prise de conscience de la diversité. Nous y présentions plusieurs thématiques D&I spécialisées, appartenant à différentes dimensions de la diversité; puis ces dernières ont fait l’objet d’un débat en «safe space» avec les personnes participantes. Par ailleurs, lors du choix des thématiques abordées, une grande attention a été portée à ce que les employé·e·s se sentent concerné·e·s dans toute leur diversité. Après une introduction du sujet, des exposés spécialisés ont suivi concernant les thématiques suivantes: l’utilité du concept de D&I dans l’économie, les préjugés inconscients, l’égalité des genres et le recrutement inclusif, la diversité culturelle, les identités LGBTQIA+ et la marche des fiertés («Pride»), le langage inclusif, la campagne Respect, les modèles de conciliation de la vie familiale et professionnelle et l’offre disponible, les programmes de mentorat, etc. Certaines thématiques sont coordonnées avec la section Diversité de la ZHAW. Ainsi, lorsque des initiatives ou campagnes importantes sont lancées par la section Diversité à l’échelle de la Haute école spécialisée (p. ex. la campagne de prévention Respect ou le lancement d’un guide de bonnes pratiques pour le langage inclusif), elles sont intégrées à l’agenda des événements. Après bientôt trois ans, la série d’événements de la SML pour une prise de conscience de la diversité s’est établie au-delà des limites de la SML, et compte à présent plus de 120 membres. Il est possible d’y partager des informations, des présentations et des vidéos. De petites communautés informelles de la diversité s’y sont formées, qui ont appris à aborder leurs besoins et à les adresser au bureau spécialisé ou à la direction. Une autre pratique de ressources de la SML réside dans le programme annuel de mentorat universitaire, développé à l’attention ciblée des diplômé·e·s universitaires après obtention de leur doctorat. Ce programme a pour objectif de préparer et accompagner les chercheuses et les chercheurs dans leur candidature à des postes de professeur·e ordinaire, associé·e ou assistant·e. Outre trois ateliers, les diplômé·e·s sont aussi accompagné·e·s personnellement par des mentor·e·s expérimenté·e·s (des professeur·e·s de la ZHAW). Il existe une pratique de ressources qui demande encore à être développée, et qui vise à promouvoir la codirection («top sharing» ou direction en binôme) comme un modèle de gestion alternatif et inclusif destiné aux cadres qui souhaiteraient mieux concilier famille et travail dans un quadruple mandat de prestation. 4 Les groupes cibles sont le personnel au potentiel élevé ou les membres expérimentés de la direction qui désirent réduire leur charge de travail et partager les tâches de gestion. Dans sa fonction de chercheuse, la responsable de la diversité a eu l’occasion d’évaluer la pratique de codirection dans un autre département de la ZHAW. Il en est ressorti une étude d’évaluation qui n’est pas encore publiée (à venir: Frau & Wyss, 2024). Les résultats de cette étude identifient les potentiels et les défis de ce mode de gestion dans le contexte des hautes écoles spécialisées, et permettent d’établir un programme adapté de développement du personnel d’encadrement pour la codirection. Les premiers résultats ont déjà été présentés et ont fait l’objet d’un débat. D’autres mesures seront définies dans un futur proche. À l’attention des étudiant·e·s, la responsable de la diversité a mis au point, en coopération avec une autre professeure, des modules optionnels pour l’apprentissage. Le module «Strategic Diversity Management» (StDM) est proposé pour la troisième année dans les programmes de Bachelor. La particularité de ce module est que les étudiant·e·s, après une introduction théorique à la gestion stratégique de la diversité, à la diversité en RH et au marketing de la diversité, travaillent sur de vraies problématiques D&I d’entreprises. Les étudiant·e·s dirigent un projet diversité, mènent des interviews ou des sondages, rédigent un rapport de projet et procèdent à une soutenance finale. Pendant toute la durée du module, les étudiant·e·s sont encadré·e·s et coaché·e·s par leurs professeur·e·s et par des représentant·e·s de l’entreprise. Cela leur permet d’apprendre à appliquer le sujet directement dans la pratique ainsi que de découvrir le point de vue des entreprises. Au niveau de la formation continue, les thématiques D&I et DIM ne sont encore transmises que de manière sporadique dans certains CAS. Mais des efforts sont réalisés vers la création d’un CAS dédié à la gestion de la diversité. L’idée est que ce dernier soit axé sur les besoins des responsables de la diversité et du développement durable, ainsi que sur ceux des spécialistes en RH, marketing, communication et compliance . En tant que responsable de la diversité, j’aimerais décrire trois défis qui compliquent la mise en place d’une gestion exhaustive de la diversité et de l’inclusion: La concentration sur une thématique de diversité: le concept de diversité et d’inclusion s’engage, dans l’idéal, pour l’égalité des chances de toutes les personnes qui ont le sentiment d’appartenir à une communauté de la diversité, ou auxquelles est attribuée l’appartenance à une certaine dimension de la diversité. Mais dans la pratique actuelle en matière de diversité, les ressources temporelles et financières manquent souvent pour pouvoir prêter la même attention à tous les groupes. À la SML, l’accent est porté actuellement sur l’égalité des genres parce que la mixité aux postes de direction et aux postes de professeur·e·s a besoin d’être améliorée. Ce choix a un impact sur la façon dont la gestion de la diversité est perçue au sein de l’organisation. Il vient renforcer l’impression que la diversité doit être comprise exclusivement comme une initiative en faveur des femmes. Or cette impression est en contradiction avec la compréhension générale de la diversité. Pour contrer quelque peu cet effet, j’ai délibérément introduit différentes thématiques D&I dans la série pour une prise de conscience de la diversité. Dans ce cadre, des membres du personnel et des étudiant·e·s ont été motivé·e·s de manière ciblée à former des groupes de travail et à construire différentes communautés relevant de la diversité, en vue de faire avancer les actions bénévoles portant sur les thématiques de la conciliation entre famille et travail, du handicap, des identités LGBTQIA+, de l’ethnicité/« race », de l’origine sociale, de la religion, etc. La distance personnelle: il existe des situations dans lesquelles il est difficile de préserver une distance personnelle en tant que responsable de la diversité. Par le biais de mon second rôle de professeure, je connais bien les défis du quadruple mandat de prestation dans les hautes écoles spécialisées. Pour assembler les justificatifs de sa compétence et de ses publications en vue d’accéder au professorat, cela prend du temps. Par conséquent, lorsque des collègues de travail masculins compétents doivent attendre plus longtemps la prochaine étape de leur carrière en raison du quota féminin, je comprends bien pourquoi ils ont le sentiment d’un traitement injuste. Les entretiens confidentiels ne sont qu’une aide partielle. Un dilemme éthique apparaît: sur le plan individuel, je prends au sérieux le sentiment d’injustice de mes collègues masculins; mais sur le plan organisationnel, c’est l’atteinte des quotas féminins qui reste au premier plan. Ce dilemme éthique, je ne peux pas le résoudre et je dois le supporter personnellement. Pour cela, un échange en toute confidentialité avec d’autres responsables de la diversité s’avère utile. L’agitation médiatique: dans les entretiens personnels, je suis souvent interrogée sur le débat médiatique et sociopolitique quant à la légitimité des mesures de diversité dans les hautes écoles. Par exemple, l’agitation médiatique et politique de l’an dernier autour du langage épicène a eu pour conséquence que le concept de gestion de la diversité, dans son intégralité, a été remis en question par certains membres de la direction et du personnel. Le manque de compréhension pour les revendications de la diversité, ainsi que la résistance en hausse, provoquent parfois un état de fatigue personnelle. Je n’arrive pas toujours à maintenir ma motivation à un niveau élevé, et j’ai parfois besoin d’une phase de repli. Dans le contexte de la pratique au sein des hautes écoles, la gestion de la diversité est une entreprise de longue haleine. On fait trois pas en avant, puis deux pas en arrière. Il faut composer en permanence avec des résistances, et avec des requêtes divergentes venant des différents groupes cibles. Les pratiques DIM décrites ont été mises en place au cours des trois dernières années. Les mesures d’égalité hommes-femmes, en particulier, commencent à montrer leur impact non seulement dans les quotas, mais aussi dans un climat d’inclusion pour tous les genres. Le personnel en parle de manière plus ouverte, ce qui doit être considéré comme un point positif. Par ailleurs, la série de la SML pour une prise de conscience de la diversité a contribué à ce que la faculté, c’est-à-dire le personnel enseignant académique, s’empare des thématiques de la diversité dans ses domaines spécialisés de l’apprentissage, de la formation continue et de la recherche. L’équité, la diversité et l’inclusion sont à présent considérées comme un sujet de recherche scientifique. Comme le montre ce rapport d’expérience, différentes pratiques sont nécessaires. Elles doivent, d’une part, se concentrer sur le personnel, la direction, les étudiant·e·s et les personnes participant à la formation continue; et d’autre part, remettre en question les processus, les systèmes et les normes culturelles et organisationnelles et engager une réflexion à ce sujet. Les pratiques DIM ne montrent un impact durable qu’avec le temps; et à condition de ne pas être mises en place uniquement sous forme d’approche «top down», mais aussi «bottom up», en coopération et avec l’aide de la section Diversité et de la Commission pour la diversité, ainsi qu’avec les spécialistes RH, le personnel de direction et le personnel de la recherche. De plus, des collaborations externes avec des entreprises et des ONG contribuent à mieux transmettre le point de vue de la pratique. Ce n’est qu’avec ces différentes connexions que l’acquisition de connaissances et de compétences sur les sujets de la diversité et de l’inclusion devient possible, pour l’ensemble des quatre domaines de prestation. Les contacts personnels aident à faire face aux défis évoqués lors de la mise en œuvre. En tant que responsable de la diversité, je dois faire preuve de beaucoup de persévérance, d’une bonne résistance à la frustration et de résilience pour essuyer les échecs. Dr. Daniela Frau, professeure et responsable de la diversité à la Haute école des sciences appliquées de Zurich ZHAW, School of Management & Law. Contact: daniela.frau@zhaw.ch Daniela Frau

Organiser de manière durable les formations en matière de diversité: résultats d’une étude au sein de l’administration berlinoise

Les administrations publiques en Allemagne œuvrent de plus en plus à la promotion de la diversité au sein de leur personnel, à la prévention de la discrimination et à la création d’environnements professionnels qui valorisent la diversité (Meister et Hörmeyer, 2023). Les formations en matière de diversité constituent souvent une composante majeure de ces initiatives. L’Office régional berlinois pour l’égalité de traitement et contre la discrimination (LADS en allemand) propose une offre complète de formations. Or, de telles formations permettent de valoriser la diversité dans le contexte du travail pour autant que les personnes participantes partagent et appliquent dans leur quotidien professionnel les connaissances et les aptitudes acquises, c’est-à-dire si un transfert des acquis a lieu après les formations. Cet article présente le LADS et son offre de formations en matière de diversité. Il résume également les résultats d’une étude basée sur des entretiens. Celle-ci avait pour but de déterminer si et comment les personnes qui participent aux formations dispensées par le LADS transmettent leurs connaissances et aptitudes acquises. Cet article s’intéresse aussi aux mesures préconisées par cette étude et à la manière dont les formations en matière de diversité peuvent jouer un rôle actif dans la préparation et le soutien du transfert des acquis. Créé en 2007, le LADS est une section au sein d’une administration du Sénat (ministère). Depuis lors, cette section n’a cessé de se développer. En 2018, elle a été restructurée et est devenue un département comptant quatre unités. Berlin a été le premier Land allemand à créer un office régional de lutte contre la discrimination au sein de l’administration. La création du LADS fait suite à la loi générale sur l’égalité de traitement (AGG en allemand), qui est entrée en vigueur en Allemagne en 2006. Celle-ci a pour but d’éviter ou de supprimer les inégalités de traitement en raison de l’origine ethnique, de la religion ou des convictions, d’un handicap, de l’âge ou de l’identité sexuelle. Le LADS a pour mission de promouvoir, au sein de la société et de l’administration, une culture qui valorise la diversité et qui s’engage contre la discrimination. Pour mener à bien cette mission, le LADS informe et sensibilise la société, les autorités politiques et l’administration aux thèmes de la discrimination et de la promotion de la diversité. À cet effet, il organise des campagnes de sensibilisation et publie des brochures, des dépliants, etc. Le travail du LADS vise également à identifier et à supprimer la discrimination structurelle et à développer le conseil et les projets pour gommer la discrimination et promouvoir une culture démocratique au quotidien. Dans le cadre de sa mission de sensibilisation, le LADS propose des formations en matière de diversité depuis 2009. Elles sont destinées à la fois aux administrations et à la société civile. Le LADS utilise en général le terme anglais «Diversity» pour souligner le fait que la diversité est perçue comme une ressource et un enrichissement. Il adopte une approche de la diversité basée sur les droits humains. Les administrations ont pour mission d’encourager la participation sociale, de lutter contre la discrimination et de permettre l’égalité d’accès aux biens publics. En principe, une telle mission n’est pas contradictoire avec des approches de la diversité fondées sur des arguments économiques (Krell et Sieben, 2011). Se concentrer sur une approche axée sur les droits humains implique toutefois que la gestion de la diversité au sein des administrations ne présente aucune utilité pour l’organisation, mais répond à des enjeux de justice sociale, de réalisation de l’autodétermination et de cohésion sociale (Dudek et Collien, 2023). Dès le début, la question de savoir comment empêcher de manière proactive la discrimination, supprimer les barrières et développer les compétences en matière de diversité dans l’administration a été au cœur des travaux du LADS. Initialement, l’accent a été mis sur l’élaboration de supports d’information, l’organisation de conférences et d’ateliers et la mise en œuvre de projets pilotes. Au cours de l’année, il s’est avéré qu’il était judicieux d’élaborer des mesures à l’échelle nationale afin de garantir une compréhension uniforme de ce qu’est la diversité, de mettre en place des réseaux et de renforcer la politique d’égalité des chances. Un programme national de la diversité basé sur ces objectifs a été préparé dès 2017 et adopté par le Sénat de Berlin en 2020. 1 L’adoption de ce programme comprend pour l’essentiel la mise en œuvre de 37 mesures principales dans les domaines du personnel et de la langue/des relations publiques. Le programme national de diversité est en cours d’évaluation et de perfectionnement. L’entrée en vigueur d’une loi nationale anti-discrimination (LADG en allemand), également en 2020, a grandement contribué à consolider les approches visant à promouvoir la diversité au sein de l’administration. La LADG contient un paragraphe intitulé «Diversité: promotion d’une culture de valorisation de la diversité». Il souligne que la prévention de la discrimination et la promotion de la diversité doivent être des «principes directeurs» dans toutes les mesures de l’administration. En outre, ce paragraphe stipule que les services publics doivent, d’une part, vérifier leurs processus internes pour s’assurer qu’ils sont exempts de discriminations et, d’autre part, prendre des mesures appropriées pour lutter contre les discriminations. Sur ce point, la loi insiste sur la responsabilité des cadres. Un autre paragraphe de la LADG est consacré à l’acquisition de compétences en matière de diversité et à la formation continue sur ce thème. La loi exige une obligation de perfectionnement pour les cadres; le respect de cette obligation doit également être pris en compte lors de l’évaluation de leurs performances (art. 11 LADG). Par ailleurs, la loi stipule que le Sénat doit prendre et perfectionner en permanence des mesures nationales visant à promouvoir une culture de valorisation de la diversité (art. 12 LADG). Le LADS dispense des formations sur la diversité depuis 2009. Cette offre est proposée sous le nom «Académie LADS» depuis 2011. En 2023, cette dernière a dispensé 23 formations, contre cinq en 2018. Depuis quelques années, la demande dépasse largement l’offre. Les formations de l’Académie LADS sont ouvertes à la fois à l’administration et à la société civile. 2 Depuis 2023, outre l’offre de base de l’Académie, le LADS propose des formations pour les cadres de l’administration. Ces formations reposent sur une définition de la compétence en matière de diversité pour l’administration. Cette définition a été élaborée dans le programme national de la diversité. La compétence en matière de diversité a été définie comme suit en 2021 dans une circulaire de l’administration du Sénat pour les finances: «Percevoir les points communs et les différences des personnes (notamment concernant leur âge, leur sexe, leur handicap, leur histoire migratoire, leur religion, leur identité sexuelle et de genre, leur maladie chronique, leur statut social, leur langue), prendre en compte ces points communs et ces différences dans l’accomplissement des tâches, supprimer les barrières existantes et garantir des relations valorisantes et non discriminatoires.» 3 En principe, sur la base des modèles de compétence pédagogiques, la compétence en matière de diversité peut être divisée en trois parties: le savoir, l’attitude et l’aptitude. Le savoir, en particulier sur les bases légales, est indispensable pour les cadres et est recommandé pour les personnes employées, selon leur domaine de compétence. Il se réfère aux connaissances que l’on possède sur les conditions de vie et les besoins de différents groupes sociaux. L’attitude a pour objectif une compréhension de base démocratique qui repose sur la valorisation de la diversité. Cela englobe notamment des compétences sociales: l’ouverture et le respect vis-à-vis d’expériences et de modes de vie différents, la capacité à changer de perspective, la disposition à remettre en question ses propres modèles de comportement et les modifier le cas échéant, et un positionnement contre la discrimination. L’aptitude comprend la capacité à transférer le savoir et l’attitude dans le travail quotidien. Les compétences en matière de diversité peuvent notamment être transmises lors de formations sur ce thème. Ces compétences sont un prérequis important pour prendre conscience de la discrimination dans le quotidien professionnel et définir des contre-stratégies. Les formations sur la diversité peuvent être utiles pour sensibiliser les cadres ainsi que les collaborateurs et collaboratrices, en particulier au début des processus de changement. Il ne faut toutefois pas surestimer l’efficacité de ces formations: bien souvent, elles ne suffisent pas à promouvoir la diversité ou à agir contre la discrimination, notamment lorsque des stratégies globales concernant la diversité font défaut (Dreas et Rastetter, 2016). Il faut donc régulièrement remettre en question l’impact potentiel des formations sur la diversité dans certains contextes. Le transfert désigne le processus au cours duquel les personnes participantes appliquent dans leur environnement professionnel les connaissances et les compétences acquises lors des formations, ce qui leur permet de promouvoir des changements dans les méthodes et les performances de travail. Cependant, peu d’études montrent dans quelles circonstances et de quelle manière se déroule ce transfert après les formations en matière de diversité. Malgré les retours souvent très positifs recueillis par l’Académie LADS auprès des personnes participantes immédiatement après les formations au moyen de questionnaires d’évaluation, il n’est pas possible de déterminer si et dans quelle mesure ces personnes partagent et appliquent les connaissances, les idées et les aptitudes acquises lors des formations. De même, afin de perfectionner les formations sur la diversité, il serait important de mieux connaître les possibilités et les défis rencontrés par ces personnes au cours du transfert. Pour réduire ces lacunes, nous avons effectué en 2021 une étude auprès de 16 personnes ayant participé à des formations de l’Académie LADS. Elles ont été interrogées par la co-autrice de l’étude à propos de leurs expériences en matière de transfert. Les entretiens ont eu lieu quelques jours à quelques mois après leur participation aux formations. Treize personnes venaient de l’administration du Land de Berlin (p. ex. police municipale, services du personnel), trois occupaient des postes dans des universités ou des musées. Elles avaient participé à différentes formations de l’Académie LADS (notamment une formation sur les bases de la diversité, la discrimination sexiste, le racisme). Les personnes interrogées se différenciaient de par leurs caractéristiques démographiques perçues et la durée et le type de leurs expériences professionnelles. En revanche, elles avaient toutes en commun de porter un vif intérêt pour les thèmes abordés lors des formations sur la diversité. Par ailleurs, elles ont presque toutes attribué des évaluations positives aux formations. Trois principaux résultats de l’étude montrent que le transfert dans le quotidien professionnel est un thème important dans le contexte des formations sur la diversité de l’Académie LADS et que ces formations peuvent jouer un rôle-clé dans le processus de transfert. Les personnes interrogées ont indiqué qu’elles avaient participé aux formations par intérêt professionnel et dans le but de contribuer à créer un environnement professionnel respectant la diversité et ne laissant aucune place aux discriminations. Ces personnes étaient donc disposées, avant même le début de la formation, à effectuer un transfert dans leur quotidien professionnel. Presque toutes ont terminé leurs formations avec la conviction d’appliquer de nouvelles connaissances et d’apporter de nouvelles idées sur leur lieu de travail. Beaucoup d’entre elles souhaiteraient que les formations leur apportent un soutien encore plus fort pour le transfert. L’étude a également montré que les processus de transfert se déroulent certes de manière individuelle, mais qu’ils présentent aussi des modèles et des similitudes systématiques. 4 Ainsi, certains facteurs organisationnels déterminent la marge de manœuvre pour le transfert. Il s’agit, premièrement, des opportunités offertes par l’environnement professionnel pour que les personnes ayant participé puissent mettre en œuvre le transfert (p. ex. si le poste et les fonctions leur permettent d’échanger régulièrement avec d’autres personnes sur le contenu des formations ou d’amorcer des changements dans les processus). Deuxièmement, le soutien (et/ou le refus) des supérieures et supérieurs, des collègues et des collaboratrices et des collaborateurs détermine la réalisation et l’efficacité des actions de transfert. Troisièmement, la culture d’apprentissage qui règne dans l’environnement professionnel et qui se reflète notamment dans la communication et dans l’attitude face aux changements et aux nouveautés peut promouvoir ou entraver le transfert (Botke et al., 2018). Dans le cadre de leurs marges de manœuvre, les personnes ayant participé aux formations peuvent mettre en œuvre un grand nombre d’actions de transfert. Celles abordées par les personnes interrogées peuvent être résumées en une taxonomie élaborée par Yelon et al. (2014). Presque toutes les personnes ont déclaré a) appliquer et tester de nouvelles connaissances et idées dans leur quotidien professionnel (« Exécution» ), b) réfléchir à leur propre travail et à leur attitude à l’égard des connaissances et des techniques acquises lors des formations (« Évaluer ») et c) échanger avec les collègues et les cadres sur les contenus et les méthodes des formations et leur recommander les formations de l’Académie LADS (« Communiquer et partager »). Par ailleurs, les personnes occupant des fonctions dirigeantes et celles dont les fonctions ont un lien explicite avec la diversité (p. ex. personnes déléguées à la diversité) ont déclaré avoir fait part des contenus de la formation à leurs collègues et les avoir soutenus dans l’application des principes de diversité (« Instruire et enseigner »), et avoir promu la mise en œuvre de nouvelles pratiques et de changements structurels (« Diriger et conduire »). Troisième enseignement principal de l’étude: les personnes participantes peuvent endosser un rôle de multiplicateur ou de multiplicatrice. Les entretiens ont révélé de nombreux exemples montrant que les personnes ayant participé aux formations sensibilisent leurs collègues, leurs supérieures et supérieurs, leurs collaboratrices et collaborateurs dans différentes marges de manœuvre et via diverses actions de transfert. Elles soutiennent ainsi les effets de la formation dans leur environnement professionnel. Nos résultats montrent que les personnes participantes doivent, dès les formations, réfléchir à leurs marges de manœuvre (opportunités, soutiens, obstacles, culture d’apprentissage organisationnelle) et aux actions de transfert possibles et appropriées pour elles. Grâce à des exercices, au partage de ressources et aux échanges entre personnes participantes, les formations peuvent aider toutes les personnes participantes à anticiper et à planifier leurs processus de transfert individuels. Sur la base de dix actions de transfert décrites par les personnes interrogées, nous formulons ci-après des propositions sur la manière dont les formations peuvent jouer un rôle actif dans la préparation et le soutien du transfert. Notre objectif n’est pas de présenter une liste exhaustive de recommandations, ni de suggérer que toutes les propositions doivent être abordées par toutes les formations. Les propositions doivent être perçues comme des idées fondées sur des données empiriques et destinées aux personnes de la pratique. 1. Parler des formations avec les cadres, les collègues et les collaboratrices et collaborateurs, partager les nouvelles connaissances et montrer l’utilité pour l’environnement professionnel. Presque toutes les personnes interrogées ont parlé de leur formation à des collègues et à des collaboratrices et collaborateurs. Bon nombre d’entre elles ont estimé qu’il était plus facile d’en parler avec des personnes qui s’intéressaient déjà aux thèmes de la diversité qu’avec celles qui avaient plutôt tendance à refuser les discussions sur la manière d’appréhender la diversité dans le contexte professionnel. Lors des échanges avec les cadres directs, les personnes interrogées se sont senties encouragées ou inhibées par l’intérêt qu’ils manifestaient. Alors que certains cadres intéressés ont pu présenter lors de discussions individuelles l’utilité des contenus de la formation pour leur travail et l’environnement professionnel, d’autres ont profité des réunions d’équipe régulières pour partager de manière succincte leur avis sur les formations avec leurs pairs moins intéressés par les détails. Le télétravail, les réunions en ligne et les environnements professionnels caractérisés par les innovations techniques, dans lesquels les cadres remettent en question l’utilité des formations sur la diversité en raison des contacts réduits avec les citoyennes et citoyens, ont compliqué le partage de nouvelles connaissances. De nombreuses personnes interrogées souhaiteraient que les formations les aident à échanger avec des collègues et des cadres non intéressés ou moins sensibles à la question de la diversité. Ce sont précisément ces moments précoces du transfert, pendant lesquels des opportunités de transfert existeront seulement dans les premiers jours qui suivent la formation, qui mettent en valeur les personnes ayant participé à la formation dans leur rôle de multiplicateurs et multiplicatrices et qui peuvent donner lieu à la poursuite du transfert. Les formations pourraient donc explicitement préparer la communication et le partage des contenus de formation avec les personnes participantes. Ces dernières pourraient ainsi réfléchir à l’avance à l’intérêt et aux connaissances préalables des collègues et des cadres, de même qu’au temps réservé à un échange et aux conditions-cadres de cet échange. 2. Appliquer la réflexion et le changement de perspective dans le contexte professionnel. Toutes les personnes interrogées ont perçu une action de transfert importante et utile dans l’analyse de leur propre travail et leur attitude vis-à-vis des critères de diversité. Presque toutes ont mis à profit les contenus de formation et les exercices pour mener une réflexion sur leur propre domaine de travail et amorcer des changements. Elles ont recommandé les formations à leurs collègues, en particulier en raison de leurs contenus qui permettent de s’exercer à la réflexion et au changement de perspective. Ce lien entre, d’une part, les exercices favorisant l’introspection et, d’autre part, le transfert, pourrait déjà être mis en évidence pendant les formations. Celles-ci pourraient ainsi davantage sensibiliser les personnes participantes qui, selon leurs propres termes, sont moins intéressés par l’introspection que par les faits et les guides. 3. Utiliser des supports axés sur la pratique (p. ex. check-lists et guides) et les adapter au contexte professionnel. Selon les personnes interrogées, les check-lists, concepts et guides axés sur la pratique ont été particulièrement utiles pour le transfert (p. ex. à propos de la langue adaptée à la diversité, les applications de la loi générale sur l’égalité de traitement et la création d’un service de plainte y relatif, la signification de notions dans le domaine LGBTQIA+). Certaines personnes ont déclaré avoir utilisé directement dans leur travail les supports partagés lors des formations ou les avoir adaptés pour leur travail. Les personnes qui ont notamment pour responsabilité de représenter les thèmes de la diversité dans leurs administrations ont surtout apprécié les guides indiquant étape par étape les points à prendre en compte lors de la mise en œuvre de changements structurels au sein de leur administration («Livre de recettes pour le bureau des réclamations en lien avec la loi générale sur l’égalité de traitement»). Ces résultats montrent que les ressources intégrées par les responsables de formation dans les supports axés sur la pratique sont utilisées à bon escient. Ils montrent également que le transfert peut être encouragé si des efforts supplémentaires sont investis pour adapter les contenus à la pratique. L’élaboration de check-lists, de guides et de concepts pour des contextes professionnels spécifiques peut aussi faire partie des formations. Les personnes participantes peuvent être associées à cette tâche. Une telle approche devrait considérablement faciliter le transfert. 4. Identifier la discrimination et les actions qui négligent la diversité et réagir à ces situations. De nombreuses personnes interrogées ne se sentaient pas en confiance dans la détection et la gestion de la discrimination envers d’autres personnes, surtout dans le contexte du racisme et du sexisme au quotidien, de l’homophobie et des inégalités structurelles. Certaines personnes ont déclaré que les formations les avaient renforcées. Grâce à ces formations, elles ont déclaré avoir agi de manière plus active contre la discrimination dans le contexte professionnel ou public. En revanche, d’autres personnes souhaiteraient davantage d’exercices et des formations supplémentaires pour acquérir précisément cette compétence. La capacité à réagir efficacement à la discrimination est primordiale pour promouvoir une culture qui valorise la diversité et l’égalité de traitement au quotidien. Les formations peuvent permettre l’acquisition de ces compétences et s’appuyer sur les expériences des personnes participantes. L’étude montre que ces dernières se sentent particulièrement renforcées par un tel objectif pratique dans les formations et qu’elles peuvent aussi apprendre des expériences vécues par les autres. 5. Identifier comment être soi-même un soutien et un modèle pour les autres, en tant que collaboratrice ou collaborateur, ou en tant que cadre. Les déclarations des personnes interrogées montrent clairement qu’elles ont endossé un rôle de soutien dans leur environnement professionnel lorsque d’autres personnes s’engageaient pour la diversité et contre la discrimination. En tant que personnes sensibilisées et formées, elles peuvent probablement remplir efficacement ce rôle. Toutefois, les personnes interrogées n’étaient pas toutes conscientes du fait qu’elles avaient un rôle de soutien. Les personnes interrogés qui sont responsables d’équipe se sont explicitement perçues comme des modèles en matière de gestion de la diversité sur le lieu de travail vis-à-vis de leurs collaboratrices et collaborateurs. Elles ont ressenti la reconnaissance témoignée par plusieurs collaboratrices et collaborateurs comme un facteur particulièrement motivant dans ce rôle de modèle. Les personnes déléguées à la diversité ont également eu le sentiment d’être des soutiens pour leurs collègues, leurs supérieures et supérieurs, même si elles ne dirigeaient pas d’équipes. En revanche, certaines personnes interrogées avaient l’impression d’avoir soutenu plusieurs collègues, supérieures et supérieurs dans leur engagement, mais n’étaient pas certaines de l’efficacité et de l’importance de leur soutien. Les formations peuvent, avec l’implication des personnes participantes, déterminer comment ces dernières peuvent jouer un rôle de soutien dans le contexte professionnel. La dynamique selon laquelle les cadres qui participent à des formations sur la diversité s’appuient sur le soutien de leurs équipes et selon laquelle les membres d’équipe qui participent à des formations sur la diversité s’appuient sur le soutien de leurs supérieures et supérieurs, peut être un thème abordé dans les formations. 6. Repérer les personnes clés (p. ex. dans le service du personnel) et créer des alliances. Les entretiens ont clairement montré à quel point le soutien de personnes ou de groupes relativement influents était important dans le transfert. Les personnes interrogées ont cité différentes personnes-clés, notamment celles déléguées à la formation, les interlocutrices et interlocuteurs pour la diversité, les directions d’office, les services du personnel ainsi que les groupes de travail chargés de la diversité et d’autres groupes de travail dans lesquels les personnes interrogées ont pu apporter une perspective en matière de diversité. Les formations peuvent aider les personnes participantes à identifier ces personnes-clés et d’autres personnes et structures susceptibles d’offrir un soutien, et les impliquer activement dans le transfert. De même, les personnes participantes peuvent aussi identifier des personnes et des unités qui entravent le transfert, en anticipant et planifiant la manière de surmonter ces barrières. 7. Donner de la visibilité à la lutte contre la discrimination, créer de nouvelles possibilités et structures. Le transfert signifie rendre visible et concret le travail de lutte contre la discrimination, surtout pour les personnes dont la mission est officiellement de représenter dans leur administration les thèmes en lien avec la diversité (p. ex. personnes déléguées à la diversité, services des plaintes en lien avec la loi générale sur l’égalité de traitement). Ces personnes ont fait savoir qu’elles étaient constamment à la recherche de nouvelles idées et de recommandations concrètes pour mettre en place des services et des processus de plaintes, créer des concepts de sélection du personnel adaptés aux principes de diversité, et améliorer la visibilité des thèmes de la diversité au moyen de lettres d’information, manifestations, groupes de travail et projets pluridisciplinaires. Au cours des formations, ces personnes ont apprécié toutes les incitations pour ces tâches ainsi que les idées novatrices et les comptes-rendus d’expérience des autres personnes participantes. Les formations spécialement destinées aux personnes chargées des thèmes de la diversité pourraient, grâce à une durée et à des devoirs spécifiques, aider les personnes participantes à adapter des concepts existants à leur contexte, à les présenter et à discuter en amont des possibilités et des limites. 8. Maintenir les contacts établis lors des formations et les utiliser comme source de motivation pour le transfert. Les personnes interrogées ont apprécié les formations car celles-ci offraient la possibilité d’échanger et de nouer des contacts avec d’autres personnes qui font avancer la diversité et la lutte contre la discrimination dans le contexte professionnel. Beaucoup ont déclaré qu’elles ont pu apprendre des témoignages et des expériences des autres et en ont tiré des impulsions pour leur propre travail. D’autres personnes se sont senties moins isolées dans leur engagement grâce aux échanges au cours des formations. Certaines personnes ont raconté avoir retrouvé leur environnement professionnel avec une nouvelle énergie grâce aux échanges et qu’elles se sentaient capables de réagir face à des situations critiques, ce qu’elles n’auraient peut-être pas pu faire avant les formations (p. ex. aborder les inégalités; désigner les discriminations). Par conséquent, bon nombre de personnes participantes souhaiteraient que les contacts établis pendant les formations soient maintenus après celles-ci. Toutefois, le simple fait d’échanger ses coordonnées ne semble pas suffisant pour permettre la poursuite des échanges. Les formations pourraient anticiper les possibilités de réseautage et les soutenir sur une longue durée grâce à des initiatives spécialement planifiées (p. ex. avec des groupes sur Messenger). Lors des échanges ultérieurs, des idées, expériences et réussites à propos du transfert peuvent être partagées et commentées. Même les personnes qui suivent les discussions de groupe de manière plutôt passive peuvent profiter de ces échanges et y trouver une source de motivation pour continuer à s’engager pour le transfert. 9. Éviter sciemment le transfert pour se protéger de la discrimination. Deux personnes interrogées ont vécu personnellement la discrimination raciste sur leur lieu de travail. Elles ont fait savoir qu’elles étaient très prudentes dans leurs actions de transfert. Malgré des expériences positives pendant la formation et le souhait de contribuer à une plus grande diversité sur le lieu de travail, l’une de ces personnes a décidé de ne pas parler de sa participation à la formation, ni de son contenu. La personne s’attendait à rencontrer un refus et à devoir justifier sa participation à la formation. Le transfert des acquis dans le travail quotidien n’est donc pas toujours possible ou judicieux pour tous. On ne peut pas partir du principe que toutes les personnes sont préparées au transfert. Il serait donc utile d’organiser des formations spécialement conçues pour soutenir les personnes particulièrement concernées par la discrimination au travail. 10. S’inscrire à d’autres offres de perfectionnement. De nombreuses personnes interrogées avaient quitté les formations «en restant sur leur faim». Ce n’est qu’à la fin des formations qu’elles avaient le sentiment d’aborder vraiment le cœur du sujet. Beaucoup auraient souhaité prolonger la formation d’une journée, participer à d’autres formations ou approfondir le traitement de tâches avec d’autres personnes participantes. Les responsables de formation peuvent tirer profit de cet enthousiasme, concevoir des formations de perfectionnement, informer les personnes participantes pendant les formations que des offres de suivi seront proposées et établir des liens entre les contenus. Avec la hausse de la demande pour les formations en matière de diversité au sein de l’administration berlinoise, et dans les entreprises publiques et privées de manière générale, il est d’autant plus important de mieux comprendre l’impact de ces mesures sur l’environnement professionnel et de concevoir les formations de telle sorte qu’elles soutiennent du mieux possible le transfert des acquis par les personnes participantes. Les études qui examinent, avec le recul, la manière dont les personnes participantes appliquent leurs nouvelles connaissances et idées dans leur quotidien professionnel, et qui analysent les possibilités et les limites rencontrées, complètent idéalement les évaluations effectuées immédiatement après les formations. Les offres de l’Académie LADS sont actuellement révisées sur la base des résultats de notre étude fondée sur des entretiens. Ainsi, dans les futures formations, une plus grande importance sera accordée aux actions de transfert ainsi qu’aux possibilités, aux aides et aux entraves au transfert. Sonja Dudek dirige l’unité «Diversité et égalité des chances» au sein de l’administration du Sénat de Berlin pour le travail, les affaires sociales, l’égalité des chances, l’intégration, la lutte contre la discrimination et la diversité. Contact: sonja.dudek@senjustva.berlin.de Carolin Hagelskamp est professeure en sciences sociales avec une spécialisation en méthodes de recherche à l’Université d’économie et de droit de Berlin. Contact: carolin.hagelskamp@hwr-berlin.de Sonja Dudek et Carolin Hagelskamp

Diversité dans la formation continue générale: un exemple avec l’Université populaire de Leipzig

«Les universités populaires sont ouvertes aux personnes issues de toutes les couches sociales, de toutes les catégories de revenu, de tous les milieux et de toutes les cultures. Elles sont ouvertes aux personnes avec ou sans handicap et aux personnes ayant des conceptions différentes et contraires.» (Association allemande des universités populaires, 2021, p. 2) Formulé à la fois à l’échelle fédérale et locale, l’objectif de proposer une éducation pour toutes et tous (cf. Association allemande des universités populaires, sans date c; Université populaire de Leipzig, sans date) est, du point de vue de la diversité, un processus qui semble ne jamais être totalement terminé et/ou dont la mise en œuvre est constamment soumise à l’évolution des conditions-cadres dans la société. Dans la mesure où il convient de prendre en compte la diversité et/ou l’individualité des personnes, et donc de reconnaître l’existence de la diversité, les dimensions de cette dernière devraient être prises en compte dans leur intégralité afin d’offrir une éducation pour toutes et tous . Pour des raisons techniques ou liées aux ressources, un tel objectif n’est pas réalisable pour certaines institutions. En conséquence, l’Université populaire de Leipzig s’est penchée sur les différentes dimensions en les classant selon leur priorité. Elle a mis en place un processus pour atteindre les étapes qu’elle s’est fixées au moyen de mesures décrites dans un concept de développement (cf. chap. 2.1). Les stratégies de diversité élaborées au niveau fédéral ainsi que le comité de la diversité rattaché à la DVV doivent apporter un soutien à cet effet en proposant un cadre de base ainsi qu’une mise en contexte, et en donnant de la visibilité à ce thème. Il en va de même pour les associations régionales, par exemple l’Association des universités populaires de Saxe et les cercles de travail (CT) qui y sont rattachés, et qui doivent soutenir la mise en œuvre sur place, notamment par des formations continues, des activités de réseautage et des prestations de conseil. Cette mise en œuvre repose sur la raison d’être, formulée par les universités populaires, à savoir proposer «une éducation pour toutes et tous». Il s’agit dans le même temps du principe organisationnel de base qu’il convient de mettre en œuvre dans les offres de formation. Sur le plan juridique, l’objectif est soutenu par la loi générale sur l’égalité de traitement et découle de cette dernière. La loi du Land de Saxe sur l’inclusion (cf. Chancellerie d’État de Saxe, 2019) interdit la discrimination en raison du handicap, du sexe, de la race, de l’origine ethnique, de la religion, des convictions, de l’âge ou de l’identité sexuelle. En tant qu’office de la ville de Leipzig, l’Université populaire de Leipzig est donc soumise aux prescriptions légales mentionnées ci-dessus. Par rapport à la DVV, elle doit être considérée comme un établissement autonome, même si elle travaille en étroite collaboration avec cette dernière. Pour le travail sur place dans les universités populaires, il faut toujours prendre en compte ces deux perspectives et les niveaux politiques. 1.1 Niveau fédéral: modèle et comité de la diversité La DVV est l’Association allemande des universités populaires. Elle encourage la collaboration et les échanges techniques entre les membres, développe des principes et des lignes directrices, promeut la qualité du travail pédagogique pour les adultes et encourage la collaboration internationale. Dans l’esprit de la devise de l’université populaire, «Une éducation pour toutes et tous» , la DVV estime que la formation des adultes ne pourra être efficace que si elle «reconnaît la diversité […] [et qu’elle donne à chaque personne les moyens] de s’impliquer dans la société avec ses propres compétences» (Association allemande des universités populaires, sans date b). Depuis 2015, la DVV dispose d’un comité de la diversité et du genre (désigné ci-après le «comité de la diversité»), dont la mission est d’accroître la diversité dans le paysage des universités populaires. Le comité a élaboré et publié un concept de diversité (cf. comité de la diversité de la DVV, sans date). Celui-ci est mis à la disposition des universités populaires. Le concept met en lumière les bases et les possibilités pour aborder la diversité en tant que thème transversal dans les universités populaires. Le concept associe donc l’importance de la diversité avec la compréhension de leur propre rôle par les universités populaires en tant que lieu de diversité, et les actrices et acteurs au sein de leurs communautés. Il existe également une multitude d’autres supports et aides (cf. Association allemande des universités populaires, sans date b), par exemple les check-lists sur la diversité mises à disposition par la DVV. 1.2 Niveau régional: perception du rôle de l’association régionale et du cercle de travail (CT) «Université populaire inclusive» Contrairement à la DVV, l’Association des universités populaires de Saxe (SVV) ne dispose pas de son propre concept de diversité. Au lieu de cela, elle se penche sur un domaine partiel de la diversité avec le comité Inclusion et handicap . En 2015, la SVV a réalisé une enquête auprès des universités populaires de Saxe pour avoir une «vue d’ensemble de la mise en œuvre des dispositions de la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées […] dans les universités populaires» (Association des universités populaires de Saxe, 2015, p. 3). Cette enquête a notamment abouti à la création du cercle de travail (CT) «Université populaire inclusive» en 2016. Celui-ci entend mettre davantage l’accent sur les préoccupations et la participation des personnes souffrant d’un handicap. Ce travail est louable et important dans le contexte d’une meilleure accessibilité aux offres de formation. Toutefois, il ne va pas assez loin dans sa compréhension de la diversité. En effet, il se concentre sur une dimension particulière de la diversité, à savoir le handicap/la déficience . D’autres caractéristiques de la diversité, qui influent fortement sur la personnalité d’un individu, par exemple l’appartenance à un genre, l’orientation sexuelle, l’ethnicité ou l’âge (cf. Abdul-Hussain; Hofmann, 2013), ne sont pas explicitement prises en compte. Si la diversité sociale doit être considérée au sens de la compréhension de l’inclusion telle qu’elle est formulée par la SVV 1 , la perspective de cette notion doit être sensiblement élargie. Cet élargissement doit se refléter non seulement dans la définition du thème, mais aussi dans la structure au niveau de l’association. Il faudrait envisager un élargissement du CT «Université populaire inclusive» pour qu’il devienne un CT «Diversité», comme c’est le cas au niveau fédéral pour l’association faîtière. L’Université populaire de Leipzig se définit comme «le centre communal de formation continue pour toutes les habitantes et tous les habitants de Leipzig» (Ville de Leipzig, sans date) qui s’est spécialisé dans l’apprentissage tout au long de la vie. Dans son parcours et son histoire, elle se réclame traditionnellement du siècle des Lumières et de l’éducation ouvrière et vise à relier ces origines avec les exigences actuelles et futures (cf. Université populaire de Leipzig, sans date). L’objectif visé, à savoir toucher la plus grande partie possible de la population urbaine dans sa diversité et créer une offre qui ne doit exclure personne, présente une exigence élevée et particulière du point de vue de la diversité, qu’il convient de satisfaire. Toutefois, pour répondre à cette exigence, il est indispensable de s’intéresser aux divers points de vue des actrices et acteurs au sein de l’université populaire afin de développer une compréhension de la diversité et d’en faire une réalité au sein de cette organisation. Les conditions juridiques offrent un cadre correspondant. À ce titre, elles doivent être prises en compte, tandis que la diversité doit être établie comme principe organisationnel. 2.1 Le concept de développement et le concept de développement urbain intégré Le concept de développement 2019-2023 est un document stratégique de l’Université populaire de Leipzig qui s’inspire du concept de développement urbain intégré (INSEK en allemand pour Integriertes Stadtentwicklungskonzept ) (cf. concept de développement urbain intégré Leipzig 2030, 2018). Il se fonde sur les objectifs et les axes stratégiques formulés dans l’INSEK. Pour l’Université populaire de Leipzig en tant qu’office, l’INSEK n’est pas seulement un document d’orientation, mais aussi un document contraignant qui fixe les objectifs supérieurs stratégiques et les conditions-cadres pour les prochaines années. L’INSEK se définit comme la «stratégie d’avenir» de la ville jusqu’en 2030. Il regroupe «tous les thèmes importants pour le développement de la ville de Leipzig» (ibid., p. 4). Quatre domaines d’action ont été formulés. En matière de diversité, l’axe stratégique le plus important, qui est aussi l’un de ces quatre domaines d’action, est la création et la promotion de la stabilité sociale. Celle-ci doit notamment se traduire par l’égalité des chances au sein d’une ville inclusive (cf. ibid., p. 25). Les thèmes et les objectifs applicables à l’éducation des adultes ont été abordés et détaillés dans le concept de développement 2019-2023 de l’Université populaire de Leipzig (cf. Université populaire de Leipzig, 2018). Ce concept précise que «la diversité sociale et la gestion de cette diversité [...] représentent l’un des grands défis de notre époque» (ibid., p. 8). La diversité fait ici référence à «une réflexion sur différents points de vue» (ibid., p. 8). Les objectifs consistaient à développer une compréhension commune «pour le travail de formation continue dans une société diverse» (ibid., p. 8) et à décrire les champs d’action et les moyens de mise en œuvre possibles. La compréhension s’appuie toujours sur deux niveaux: l’offre de formation et le développement de l’organisation de l’Université populaire de Leipzig. L’un des axes prioritaires définis dans l’INSEK est explicitement inscrit dans le concept de développement de l’université populaire. Sur le plan de la diversité, il convient de souligner en particulier le thème transversal de l’inclusion. Différentes mesures ont été définies, notamment l’optimisation du site Internet afin qu’il soit accessible à toutes les personnes, l’utilisation du langage simplifié, l’aménagement des accès aux salles de cours et aux toilettes pour les personnes handicapées et l’utilisation d’équipements techniques, par exemple des boucles auditives pour les personnes malentendantes (cf. université populaire de Leipzig, 2018, p. 20). Ces mesures sont définies dans l’objectif général «Accès». L’idée sous-jacente est que l’accès à l’éducation dépend de différents facteurs tels que l’origine sociale et culturelle, les ressources financières ou la configuration de l’infrastructure éducative (cf. ibid., p. 21). Ces facteurs influencent les accès individuels aux offres éducatives et conduisent à différents moyens pour pouvoir plus ou moins organiser son propre parcours éducatif (cf. ibid., p. 21). Les offres éducatives doivent être adaptées à l’univers de vie des personnes pour promouvoir la cohésion sociale et faire en sorte que toutes et tous puissent participer à ces offres. Concrètement, un accès inclusif à l’éducation exige une perspective à la fois socio-économique et socio-spatiale pour que les besoins et intérêts de toutes les personnes apprenantes puissent être pris en compte (cf. ibid., p. 22). Même si la notion de diversité n’est pas explicitement mentionnée dans ce contexte, on peut constater que l’Université populaire de Leipzig cite dans le document quelques mesures visant à prendre en compte des aspects de la diversité 2 . Ces mesures ont été mises en œuvre au cours des années qui ont suivi. Les aspects de diversité ci-après ont été plus ou moins explicitement mentionnés et abordés: origine sociale, langue/dialecte (au sens large de l’ethnicité/de la nationalité) et handicap. Ce qui manque dans les explications est une prise en compte explicite d’autres aspects de la diversité, par exemple le genre, l’orientation sexuelle, l’âge, la religion et les convictions. Ces aspects se reflètent en partie dans l’offre de formation de l’Université populaire de Leipzig, mais ne sont pas explicitement cités comme étant des axes prioritaires à développer. Pourtant, ils peuvent également influer sur la participation à l’éducation et sur l’expérience éducative et devraient donc davantage être pris en compte. Le concept de l’intersectionnalité est étroitement lié (cf. Samuelis, 2017). Le recoupement, la condition réciproque et/ou le renforcement de différents aspects qui peuvent entraîner des formes de discrimination spécifiques et individuelles ou des marginalisations multiples doit être explicitement effectué afin de formuler des mesures possibles pour éliminer de telles formes de discrimination ou de marginalisation et, idéalement, d’empêcher leur apparition. Il convient, dans la mise à jour du concept de développement 3 , de davantage prendre en compte certains aspects de diversité sous-représentés jusqu’à présent et/ou de poursuivre leur approche intersectionnelle et d’en déduire des objectifs et des mesures correspondantes. 2.2 Processus de changement structurel 2021-2023 Pour permettre l’intégration sur le plan institutionnel des objectifs et de la stratégie et pour garantir leur mise en œuvre, il faut une structure organisationnelle qui offre un cadre adapté à cet effet. Pour cela, entre 2021 et 2023, l’Université populaire de Leipzig a révisé sa structure organisationnelle créée il y a plus de 30 ans. Un besoin d’adaptation existait à deux niveaux: la structure organisationnelle (niveau interne) et l’offre de formation (niveau externe). L’objectif était notamment de développer de nouveaux formats et thèmes transversaux, par exemple l’éducation pour le développement durable, la transformation numérique et la diversité (avec, par conséquent, des offres inclusives) et de les intégrer de manière plus globale et donc plus flexible (cf. Leipzig, 2018, p. 35). L’importance accrue accordée aux thèmes transversaux nécessitait une adaptation des structures et des conditions-cadres. Parmi les mesures formulées figurent notamment «des formations continues individuelles et axées sur le travail d’équipe abordant les thèmes de l’inclusion, du genre et de la diversité, [ou encore] la transformation numérique […]» (ibid.). 4 L’Université populaire de Leipzig se définit comme une «organisation apprenante» (cf. ibid., p. 36). Une initiative de «teambuilding», regroupant l’ensemble des collaboratrices et collaborateurs, a été organisée dans ce but en 2021, et une équipe de développement a été constituée en 2022. Ce cercle de personnes a notamment élaboré une nouvelle structure organisationnelle et effectué une présentation et un conseil à plusieurs échelons avec toutes les collaboratrices et tous les collaborateurs ayant une fonction pédagogique. Des entretiens individuels ont eu lieu entre la responsable et les collaboratrices et collaborateurs. Des ateliers animés par des personnes externes ont été organisés. Enfin, des projets dédiés aux bonnes pratiques (obstacles et conditions de réussite) ont été analysés et une proposition de décision a été créée pour le conseil municipal. Les objectifs de ce processus de restructuration mené par l’Université populaire de Leipzig étaient multiples. Il s’agissait surtout d’améliorer le travail pluridisciplinaire et de renforcer les thèmes de développement et les thèmes transversaux. Pour identifier ces derniers, l’Université populaire de Leipzig a dû se baser sur les structures existantes et sur les conditions-cadres parfois immuables. En 2023, deux autres thèmes transversaux ont été intégrés à la nouvelle structure: l’éducation pour le développement durable et la diversité. D’un point de vue structurel, la diversité, parmi d’autres thèmes transversaux, fait actuellement partie du développement et de la planification pluridisciplinaire à l’université populaire. Si l’on considère l’orientation sur la diversité comme stratégie visant à «garantir l’égalité des chances et lutter contre la discrimination» (Centre de travail régional pour l’éducation, l’intégration et la démocratie, 2017, p. 1), il s’agit, sur le plan du développement de l’organisation, d’un processus auquel sont associés toutes les collaboratrices et tous les collaborateurs, et que les cadres doivent gérer systématiquement en tenant compte de la diversité (cf. ibid., p. 8 ss). 5 Actuellement, l’Université populaire de Leipzig met principalement l’accent sur l’offre de formation. Les objectifs à moyen terme dans ce domaine sont les suivants: promouvoir l’hétérogénéité et un point de vue sensible à la diversité dans les groupes d’apprentissage et garantir, dans les contenus de programme, la diversité dans sa complexité intersectionnelle. Ci-après, nous décrivons brièvement comment l’université populaire se rapproche de ces deux objectifs. 3.1 Un projet avec un point de vue sensible à la diversité: UNIQUE Depuis fin 2023, l’Université populaire de Leipzig participe au projet de l’UE nommé UNIQUE. Ce projet offre une approche pour se pencher sur le concept de la diversité du point de vue du développement de l’organisation. UNIQUE met principalement l’accent sur deux aspects de la diversité: le genre et la sexualité. Il a pour but de soutenir la réussite universitaire des personnes qui s’identifient comme LGBTQIA+. Des formatrices et formateurs pour adultes doivent être sensibilisés aux questions en lien avec l’orientation sexuelle et de genre. Le projet doit aboutir à la création d’un outil de sensibilisation qui doit permettre aux enseignantes et enseignants de mieux comprendre la discrimination (fondée sur le genre et l’orientation sexuelle), notamment à travers la compréhension du concept de discrimination intersectionnelle. Il doit susciter une prise de conscience pour détecter des préjugés conscients ou inconscients et une éventuelle discrimination. Pour cela, l’outil propose différents parcours d’apprentissage pouvant être individualisés. Les résultats du projet doivent être disséminés grâce à cet outil de sensibilisation, à la formation d’ambassadrices et d’ambassadeurs de la diversité et à des formations d’accompagnement. Pour l’Université populaire de Leipzig, le projet UNIQUE constitue un moyen de se professionnaliser en matière de diversité. En effet, la sensibilisation des actrices et acteurs d’une organisation a une importance essentielle et forme le socle d’une organisation sensible à la diversité. Le personnel chargé de la planification ainsi que le personnel enseignant doivent avoir assimilé le concept de diversité dans toutes ses dimensions et implications afin de pouvoir en tenir compte lors de la conception, de la mise en œuvre et de l’organisation d’offres de formation. Cette sensibilisation nécessaire concerne de la même manière l’ensemble du personnel de l’université populaire, le personnel de direction et les responsables de cours. Leur professionnalisation contribue à la réalisation d’offres davantage sensibles au thème de la diversité, grâce auxquelles les personnes qui s’identifient comme LGBTQIA+ ont de meilleures chances de réussite. Des multiplicatrices et multiplicateurs sont également formés et peuvent former à leur tour d’autres personnes à la mise en place d’offres sensibles à la diversité. L’expérience des formatrices et formateurs, des multiplicatrices et multiplicateurs ainsi formés peut être mise à profit pour le développement de l’organisation, par exemple via la création d’un comité de la diversité avec un rôle de conseil et d’évaluation. 3.2 L’inclusion en tant qu’aspect dans la compréhension intersectionnelle de la diversité Pendant longtemps, l’Université populaire de Leipzig a accordé une attention particulière à l’inclusion et/ou à la participation des personnes en situation de handicap. Pour développer ces aspects et mettre en œuvre les mesures du concept de développement (cf. Leipzig, 2018), le groupe de travail «Inclusion» a été créé en 2018 par des collaboratrices et collaborateurs de l’Université populaire de Leipzig. Le principe directeur formulé dans ce groupe de travail concernait en priorité deux niveaux et/ou domaines d’action pour les années à venir: garantir et/ou améliorer l’accessibilité (spatiale, mentale et sur le plan des médias) au sein de l’université populaire, déterminer les besoins via la participation des personnes en situation de handicap. La mise en œuvre a eu lieu grâce à la création, en 2018, d’un comité consultatif sur l’inclusion au sein de l’université populaire. L’acquisition de perspectives individuelles émanant de personnes en situation de handicap a permis à l’université populaire de réfléchir de manière critique à ses actions. Les remarques et les conseils sur la manière d’améliorer l’accessibilité au sein de l’établissement ont été pris en compte et mis en œuvre de manière continue. La mise en œuvre s’est déroulée et se déroule conformément au plan de participation adopté par la ville de Leipzig (cf. sur la voie de l’inclusion, 2017). Celui-ci est actualisé en continu depuis 2017 et étayé par des mesures appropriées. L’imbrication des processus stratégiques de développement urbain avec la conception de développement propre à l’organisation ainsi que la réflexion commune à ce sujet contribuent à créer une perspective à moyen et long terme pour le thème de l’inclusion. Ces approches ont été et sont toujours un bon début pour améliorer l’accès à l’établissement de formation, et donc à l’offre de formation de l’université populaire et pour la rendre plus inclusive. Cependant, c’est surtout l’accès physique à l’établissement qui est inclusif, pas l’offre de formation en elle-même. Celle-ci remplit plutôt les critères d’une approche inclusive, selon laquelle les personnes ont bénéficié d’une mesure de développement sur mesure au moyen du programme «L’apprentissage facilité». Pour garantir une offre inclusive, il faudrait faire en sorte que toutes les personnes aient un accès aux offres d’apprentissage, indépendamment de leurs aptitudes et, le cas échéant, de leur handicap. L’individualité de chaque personne doit être prise en compte du mieux possible. Il faut donc avoir pour objectif un développement individuel qui envisage la participation du plus grand nombre de personnes possible. Sur le plan de la diversité, cela signifie reconnaître le handicap comme un aspect inhérent à la diversité. Cet aspect influence la personnalité d’un individu. En revanche, ce même individu ne peut guère, voire pas du tout influer sur cet aspect (cf. Abdul-Hussain; Hofmann, 2013). Il en va de même pour le genre, l’âge ou l’orientation sexuelle, qui peuvent être des facteurs d’exclusion et de discrimination. Pour que les offres soient plus diverses et plus inclusives, il convient de prendre en compte la pluralité de la société. Pour l’université populaire, d’autres aspects de la diversité doivent être pris en compte dans le contexte de l’intersectionnalité. Il serait par exemple judicieux de créer, au sein de l’université populaire, un conseil consultatif pour la diversité qui comprendrait un accès au comité pour l’inclusion et qui développerait et complèterait les thèmes traités dans celui-ci. L’approche du développement de l’organisation axé sur la diversité repose sur l’hypothèse selon laquelle la diversité sociale représente à la fois une ressource et un défi pour les organisations étatiques et la société civile. Cette hypothèse s’applique à l’Université populaire de Leipzig, qui se mesure à ce défi. Comme décrit jusqu’à présent, des jalons ont été et sont posés à cet effet. Ils ont créé une base permettant un développement de l’organisation axé sur la diversité. Le développement d’une offre prenant en compte la diversité est indissociable d’une intégration structurelle au sein de l’organisation. Dans leur travail, et donc dans la conception de leur offre de formation, les collaboratrices et collaborateurs d’une organisation doivent montrer une attitude sensible à la diversité dans la population. Ils doivent donc avoir intériorisé cette perspective. Dans cette optique, le développement et la mise en œuvre de la diversité ne peuvent être qu’une partie de l’activité de gestion et doivent être ancrés au niveau de la direction. Un développement de l’organisation axé sur la diversité considère les dimensions de la diversité comme non figées. Il se fonde sur une compréhension dynamique et évolutive de celles-ci tout en soulignant leur intersectionnalité. Cette compréhension de la diversité, complexe et composée de plusieurs niveaux, permet une pondération sociale différente des dimensions et poursuit un objectif préventif: un développement de l’organisation qui prend en compte la diversité doit, si possible dès le début, permettre d’exclure tout désavantage dans tous les domaines. En tant que représentation réaliste de la société, la diversité constitue l’hypothèse de base et n’est pas un modèle à appliquer par la suite pour vérifier que les critères sont respectés. Ce principe d’organisation dynamique fait partie intégrante de l’approche suivie par l’université populaire. Il permet d’agir avec une plus grande flexibilité au niveau de l’organisation. Sur le plan de l’offre, il crée un espace permettant d’appréhender les changements sociaux de manière ciblée et de les anticiper. Le développement de l’organisation axé sur la diversité doit être perçu comme un processus qui nécessite trois types de ressources: du temps, des moyens humains et des moyens financiers. Pour une mise en œuvre réussie, six principes et les critères de qualité qui en découlent peuvent être appliqués (cf. Centre de travail régional pour l’éducation, l’intégration et la démocratie, 2017, p. 5 ss). Ils reflètent les différents domaines de développement au sein d’une organisation. Les principes de la structure organisationnelle ont été adaptés à plusieurs égards à l’Université populaire de Leipzig. Les principes du processus de développement et de la culture organisationnelle (en tant que perspective et en tant que domaines de développement qui restent à mettre en œuvre) sont présentés ci-après à titre d’exemple. Le développement de l’organisation axé sur la diversité est un processus qui demande beaucoup de ressources et qui nécessite un conseil externe professionnel (cf. Centre de travail régional pour l’éducation, l’intégration et la démocratie, 2017, p. 5 ss). L’Université populaire de Leipzig se trouve au cœur de ce processus. Les années à venir montreront dans quelle mesure il a permis d’instaurer une culture organisationnelle sensible à la diversité. La ville de Leipzig et la direction de l’université populaire ont clairement pris la résolution d’accorder une plus grande importance à la diversité. Ce thème est clairement cité dans le cadre de la poursuite du concept de développement urbain, la «stratégie Leipzig 2035» (cf. ville de Leipzig, 2024). Une plus grande place devrait donc lui être accordée. À l’Université populaire de Leipzig, la diversité a été désignée comme un thème prioritaire, placé sous la responsabilité d’une direction de département. Ainsi, elle est partiellement prise en compte en tant que tâche de direction, mais n’influe pas nécessairement sur l’ensemble de l’organisation. En effet, l’autorisation de donner des instructions n’est accordée qu’à une partie des collaboratrices et collaborateurs. Cette année, l’objectif est de poursuivre le concept de développement de l’université populaire de Leipzig pour les années à venir. Ce concept doit stipuler que l’orientation vers la diversité est perçue comme un thème transversal qui concerne toutes les collaboratrices et tous les collaborateurs, ainsi que tous les domaines de travail. Pour ce faire, il est important que la direction associe l’ensemble des collaboratrices et des collaborateurs au processus et qu’elle s’engage activement pour un processus de développement de l’organisation axé sur la diversité. Du temps ainsi que des ressources financières et personnelles doivent être mis à la disposition du processus. Par exemple, des spécialistes externes qualifiés peuvent accompagner le processus global. Des formations continues doivent être proposées à toutes les personnes impliquées. De même, la révision d’un modèle axé sur la diversité doit faire partie intégrante du processus. Il existe donc de nombreux points de départ sur la manière de poursuivre le développement. Comme d’autres établissements du même type, l’Université populaire de Leipzig se trouve dans une phase où les actions pour accroître la diversité sont soutenues et encouragées. L’objectif initial, à savoir offrir une éducation «à toutes les habitantes et à tous les habitants de Leipzig» (Université populaire de Leipzig, sans date) n’a jamais été autant d’actualité. Les changements sociaux et les tendances politiques contraires, qui voient de plus en plus la diversité de la société comme une menace plutôt que comme un enrichissement, soulignent d’autant plus la nécessité d’une éducation pour toutes et tous, dans le sens d’un ordre fondamentalement démocratique. Une compréhension sensible à la diversité doit être exprimée de manière plus explicite afin de donner une voix plus forte aux franges de la société marginalisées et discriminées et de valoriser leur perspective. Pour cela, inclure toutes les personnes n’est pas forcément suffisant. L’Université populaire de Cologne effectue une tentative avec un modèle complet comprenant un langage sensible au genre. Les différents genres et la diversité sont explicitement reconnus comme des points forts et l’université populaire définit le fait d’être différent comme un état normal (cf. Université populaire de Cologne, sans date). L’Université populaire de Leipzig défend aussi ce point de vue. Toutefois, à l’heure actuelle, il n’occupe pas encore une place suffisante dans les actions engagées par cette dernière pour qu’il puisse réellement être pris en compte. Robert Reissner, responsable de département Développement et planification avec spécialisation Diversité, Université populaire de Leipzig. Contact: robert.reissner@leipzig.de Robert Reissner

Approches pédagogiques basées sur la poésie dans la formation initiale des adultes: aperçu de la mise en œuvre dans le cadre d’un projet européen

Le développement et la mise en œuvre d’approches pédagogiques basées sur la poésie dans la formation initiale des adultes soulèvent notamment les questions suivantes: quelle attitude pédagogique les personnes enseignantes doivent-elles adopter vis-à-vis des personnes apprenantes? Quelles idées contenues dans la poésie permettent d’établir un lien entre personnes enseignantes et personnes apprenantes? Qu’est-ce qui permet aux personnes apprenantes dans la formation initiale de se rapprocher de la poésie? Quelle est l’efficacité des expériences avec la poésie pour les personnes qui sont sur le chemin de l’écriture? Dans le cadre du projet POETA, les actrices et acteurs de la formation initiale des adultes dans le domaine de l’apprentissage de la langue et de l’écriture réfléchissent à leur rôle et à leur conception de la poésie. Celle-ci peut s’exprimer sous de multiples formes, par exemple dans le lyrisme, la danse, la musique, le cinéma ou l’art. Ces formes d’expression, tout comme une poésie du quotidien, sont vécues différemment par chaque individu, tant sur le plan culturel qu’individuel. Il arrive aussi qu’elles échappent aux individus. La définition initiale de la poésie en tant que «création» contient le potentiel créatif. Or, les personnes pour lesquelles l’apprentissage de l’écriture est resté dans une large mesure inaccessible jusqu’à présent peuvent exploiter ce potentiel et rejoindre ainsi le chemin de l’écriture. Cet article décrit les axes prioritaires des partenaires du projet POETA: un accès à l’apprentissage auto-organisé dans le cadre d’un dialogue égalitaire, des approches guidées par le renforcement de l’identité culturelle et personnelle, et une approche à la fois littéraire et thérapeutique. Les partenaires du projet POETA appliquent leurs approches spécifiques en matière de formation des adultes et les principes généraux relevant de la formation initiale et/ou de la formation de base. 1 Ces principes incluent une attitude valorisante et axée sur les ressources, la compréhension des situations de vie complexes de personnes qui, dans une large mesure, n’ont pas eu accès à l’apprentissage de la langue et de l’écriture, et la prise de conscience du pouvoir de la langue et des exclusions sociales. Les partenaires du projet POETA adhèrent en outre aux principes d’un dialogue égalitaire et de respect de la fragilité des personnes qui sont sur le chemin de l’écriture. La priorité du projet POETA n’est pas de valoriser la formation de base et l’intérêt qu’elle présente, ni d’adapter la littératie à des normes. Il s’agit plutôt de prendre en compte notamment le besoin de communication des personnes, d’apporter une réponse aux «étiquettes» attribuées par la société et de renforcer l’expérience d’efficacité personnelle. En général, l’accès à l’écriture dans les cours de langue fait l’objet de conditions et est réglementé par des impératifs de temps. Les acquis d’apprentissage sont mesurés au moyen d’examens; leur issue peut avoir des conséquences existentielles. De plus, l’apprentissage de la langue est de plus en plus lié à des objectifs extérieurs et axé sur des besoins professionnels. En revanche, il est possible de faire des expériences avec toutes les formes de poésie, indépendamment de leur utilité. Cela n’est absolument pas contradictoire avec la préoccupation des personnes de réussir des examens de langue ou d’obtenir un certificat de maturité professionnelle. Depuis l’automne 2023, les actrices et acteurs de la formation initiale et/ou de la formation de base des adultes dans le domaine de l’apprentissage de la langue et de l’écriture, ainsi que les spécialistes intéressé·e·s disposent d’un MOOC (Massive Open Online Course) et d’un e-book sur les approches pédagogiques basées sur la poésie dans la formation initiale des adultes. Ces supports ont été élaborés dans le cadre du projet Erasmus+ POETA. 2 Originaires d’Autriche, d’Allemagne, de Grèce, d’Espagne et de Chypre, les cinq partenaires du projet présentent leurs réalisations et leurs expériences avec des approches pédagogiques basées sur la poésie. Ils s’adressent à des adultes qui apprennent l’allemand comme première ou deuxième langue, en tenant compte de leurs possibilités d’acquisition et d’utilisation de la langue, notamment à l’écrit. Il s’agit de personnes qui, de différentes manières, ont vécu et vivent des situations d’exclusion sociale, qui souhaitent s’exprimer et qui renforcent leur autonomie dans le cadre du projet POETA. Nous présentons ci-après quatre exemples de travail pédagogique basé sur la poésie discutés lors du projet POETA à l’occasion de rencontres internationales. Ces exemples ont été perfectionnés et testés avec les personnes apprenantes sur les lieux d’enseignement des partenaires du projet. Basée à Linz (Autriche), das kollektif est une organisation créée par des migrant·e·s et pour des migrant·e·s qui associent étroitement leur apprentissage de la langue et de l’écriture à leur réflexion sur les «étiquettes» que la société attribue quand on est «différent» ou «étranger». Ici, les migrant·e·s endossent aussi le rôle de personnes enseignantes, dont la préoccupation est de remettre en question les supports didactiques et les méthodes, «afin de constater qui est représenté, quelle est sa perspective prise en compte et pour qui les méthodes sont conçues. […] L’étude de l’intersectionnalité en tant que savoir (métaphorique) permet au personnel enseignant d’établir un lien plus conscient et plus profond avec les personnes apprenantes. Cela peut au moins réduire la reproduction de certains facteurs propres aux systèmes opprimants» (Carrington et al., 2023, p. 56). 3 Ces adultes réfléchissent au comportement et aux modes de pensée dans la relation spécifique entre personnes enseignantes et personnes apprenantes. Un travail éducatif critique est rendu possible grâce à l’attitude pédagogique d’une responsabilité réflexive. Dans ce travail éducatif, «les personnes apprenantes ne sont pas perçues comme des ressources humaines, mais comme co-actrices et co-acteurs d’un processus participatif, joyeux et axé sur le dialogue» (2023, p. 58). Reconnaître leur caractère différent présente un risque, à savoir le développement de personnes distinctes (les «autres»), par opposition à la formation d’un collectif (le «nous»). Le concept de l’«othering» décrit «le discours qui consiste à rendre étranger comme une pratique hégémonique violente» (Mecheril et al., 2010). Les personnes enseignantes réfléchissent de manière professionnelle à ce concept. Avec un travail éducatif critique au sens du pédagogue Paulo Freire, des processus d’apprentissage autonomes sont initiés lors du dialogue égalitaire avec les personnes apprenantes. Associés à la poésie, ces processus peuvent être joyeux et motivants. Ils peuvent aussi avoir un effet thérapeutique. Un poème de Hilde Domin (1995, p. 111) est affiché sur un mur dans la cour intérieure du bâtiment de formation de l’organisation das kollektiv : «J’ai posé mon pied dans l’air et il m’a porté.» À travers le texte et le dessin, les migrant·e·s qui, généralement, sont aussi des personnes réfugiées, ont partagé les impressions que leur inspire cette citation. Leurs collages expriment de la souffrance et de l’espoir. Un texte d’Adrian Piper (2003) est utile pour renforcer l’identité de soi et contrer les préjugés et les «étiquettes»: «Dear Editor, please don’t call me a …». En se basant sur ce modèle, les personnes apprenantes expriment par écrit les préjugés dont elles sont la cible: «PLS DONT CALL ME A GIRL WHO IS TOO PRETTY TO BE BLACK.» - «PLS DONT TELL ME THIS IS NOT MY TOWN.» - «PLS DON’T ASK ME WHAT MY IDENTITY IS» - «PLS DONT ASK ME STUPID QUESTIONS.» - «PLS REMEMBER THAT I AM A PERSON.» etc. ( das kollektiv, 2022). Pour terminer le processus d’élaboration, la longue liste des exhortations est rédigée dans de multiples couleurs sur un drap qui est ensuite accroché à une fenêtre du bâtiment de l’organisation. Les personnes apprenantes du kollektiv perçoivent leur contribution poétique comme une manière de proclamer leur sentiment et comme un langage de résistance. Le thème de l’inclusion sociale figure au premier plan de l’un des modules du MOOC développé lors du projet POETA. Ce thème est introduit par une vidéo d’un entretien entre la philosophe féministe Judith Butler et une jeune femme. Les deux femmes sont filmées dans une situation du quotidien, sur des chemins fréquentés et dans des magasins. La jeune femme se déplace en fauteuil roulant. Son exclusion est visible dans la vidéo et on en prend connaissance dans l’entretien. Les personnes apprenantes remarquent par exemple que la jeune femme dit qu’elle fait une promenade tous les jours. Au café, pour se saisir de sa tasse, elle utilise des parties de son corps qui ne sont pas prévues pour cela. Elle peut faire beaucoup de choses, mais elle ne pourrait pas habiter ou travailler n’importe où. D’une autre manière que la jeune femme, les personnes apprenantes vivent elles aussi l’exclusion sociale et les restrictions. Elles affrontent ces situations en faisant preuve d’imagination. La vidéo les aide à partager leurs expériences. Elles trouvent un mode d’expression dans les collages. Le poème de Gloria Anzaldúa, «To live in the Borderlands» (Anzaldúa, 1987), est aussi matière à réflexion sur l’exclusion et les processus d’inclusion. Lorsque l’inclusion n’est pas perçue au sens d’«enfermement», l’identité personnelle peut être préservée. «To live in the Borderlands means knowing that the india in you, betrayed for 500 years, is no longer speaking to you, that mexicanas call you rajetas, that denying the Anglo inside you is as bad as having denied the Indian or Black; […] people walk through you, the wind steals your voice, you’re a burra, buey, scapegoat, forerunner of a new race, half and half – both woman and man, neither – a new gender» (Anzaldúa, 1987, p. 194 ss) Dans le projet POETA, les personnes apprenantes vivent différemment le fait que l’on conteste leur propre identité culturelle et/ou personnelle. Elles sont touchées de manière violente par les «étiquettes» qu’on leur attribue. Le poème de Gloria Anzaldúa leur permet de mettre des images et des mots sur ce qu’elles vivent et de s’opposer à ces «étiquettes» que d’autres leur attribuent. Des modèles en anglais sont également utilisés dans les environnements d’apprentissage avec les migrant·e·s et les personnes réfugiées. L’anglais n’est qu’une langue parmi de nombreuses autres qui peuvent servir de lien entre la langue maternelle et l’allemand. Les personnes apprenantes qui ont un lien avec plusieurs langues trouvent de l’inspiration dans le projet d’une enseignante dans le quartier de Queens, à New York. Son projet s’intitule «Poetry in Translation». 4 Elles écrivent à propos de poèmes évoquant leur langue et leur culture, en transposant les contenus dans la langue enseignée, en fonction de leurs capacités linguistiques. Les personnes apprenantes créent ainsi leurs propres poèmes, qu’elles présentent ensuite avec beaucoup de motivation. 5 À la Second Chance School située à Kalamata (Grèce), les personnes apprenantes s’inspirent des odes grecques pour développer leur expression linguistique et écrite, ainsi que pour améliorer leurs possibilités de présentation (de soi). Devant un public composé de leurs familles et des partenaires du projet POETA, elles se présentent avec des odes de leur propre composition, qui ont été élaborées lors de jeux de rôles et de mises en scène individuelles. Dans ce processus, les personnes sont parvenues à s’exprimer avec leur propre voix, à respirer, à fredonner, à faire des bruits et à prendre conscience du timbre de leur voix. Ce sont des expériences qui précèdent l’écriture et qui ouvrent la voie à celle-ci. C’est notamment le cas lorsque les personnes – dans le quotidien qui est le leur au travail ou dans le cercle familial – ne sont ni vues ni entendues. Les personnes se rendent compte que l’usage de l’écriture ne doit pas obligatoirement correspondre dès le début à des normes. Cette prise de conscience leur permet d’accéder à l’écriture avec légèreté et joie. Un aspect essentiel pour les personnes apprenantes de la Second Chance School est la prise de conscience d’avoir établi un lien avec la tradition de la poésie grecque. Exclues et souvent discriminées, ces personnes, auparavant présumées analphabètes, participent avec fierté à leur culturalité et à l’idée de situer la Grèce comme étant le berceau de la poésie. Concernant la diversité culturelle mise en valeur par les partenaires du projet POETA, les personnes apprenantes de la Kalamata Second Chance School s’inspirent du groupe français «Oulipo», fondé dans les années 1960. Il avait pour ambition de créer des passerelles entre les mathématiques et la poésie, celle-ci étant, selon ses membres, la source de toute créativité littéraire. Parmi les idées créatives de ce groupe figurait la rédaction d’un poème dans lequel chaque vers contenait un mot et un vers sur deux un mot avec une lettre supplémentaire, ainsi que le poème avec la structure «S+7». Chaque substantif (S) d’un poème est remplacé par le septième substantif trouvé après lui dans un dictionnaire. 6 Des activités ont également pour cadre l’espace public et favorisent une prise de conscience élargie de la langue et une manière plus libre d’appréhender l’écriture. Les personnes apprenantes découvrent le street art dans leur ville et ont l’occasion, dans une action commune, de représenter des images, des signes et de l’écriture sur les murs de leur lieu d’enseignement. De cette manière, celles et ceux qui auparavant étaient «invisibles» impriment leur marque. Une publication d’Adamczak et Wintzen (1993), à laquelle il est fait référence dans le projet POETA, documente les travaux réalisés dans des groupes d’écriture dont l’allemand est la première langue. Les autrices et les auteurs défendent une approche littéraire et thérapeutique. Pour les personnes qui sont sur le chemin de l’écriture, les modèles littéraires et les poèmes d’autrices et d’auteurs connu·e·s servent d’incitations à l’écriture. Les personnes qui se sont enfermées dans le doute et dans la peur de l’écriture puisent des forces dans les vers d’un poème. Dans une autre mesure que les migrant·e·s du kollektiv en Autriche, elles sont elles aussi des personnes blessées et exploitées. Souvent, au cours de leur vie, on a refusé de leur faire confiance et elles ont été durablement découragées, voire humiliées, lorsqu’elles ont tenté d’accéder à l’écriture. Lorsque, dans les approches pédagogiques basées sur la poésie, les personnes apprenantes établissent un lien avec les poèmes et les poètes, elles peuvent s’approprier le poème comme «un article d’occasion magique» (Hilde Domin, 1988, p. 70) pour transformer la peur en espoir, ainsi que pour décrire et changer le monde avec leurs propres mots. Dans son poème «Unaufhaltsam» (Inarrêtable), Hilde Domin parle du «mot noir»: «Un couteau vaut mieux qu’une parole./Un couteau peut être émoussé./Un couteau passe souvent/à côté du cœur./Pas une parole.» (Domin, 1987, p. 170). Une rédactrice prend note de ces pensées et fait part des blessures qu’elle a vécues avec le «mot noir» et des blessures qui ne cessent de s’ouvrir. On s’est moqué d’elle en raison de son supposé analphabétisme. L’apprenante utilise l’expression de Hilde Domin comme métaphore de l’injustice subie. Une autre participante du groupe d’écriture s’exprime par écrit à propos de poèmes qui «sont restés en mémoire, qui sont matière à réflexion». Elle a découvert comment les mots peuvent donner source à des «pensées tristes, joyeuses…». Les mots «nous prennent par la main et ne laissent en retrait que le corps» (Adamczak & Wintzen, 1993, S. 112). «Aujourd’hui/un poème/m’a recréée»: tels sont les premiers vers d’un poème de Rose Ausländer (Ausländer, 1977, p. 46). Souvent, les personnes apprenantes des groupes d’écriture racontent que le fait d’accéder à l’écriture et aux mots des poètes leur a permis de commencer une nouvelle vie. Initialement, elles étaient venues pour apprendre à écrire; à présent, elles viennent pour elles-mêmes. Le programme KEB (éducation catholique des adultes, en allemand KEB est l’abbréviation de Katholische Erwachsenenbildung Rheinland-Pfalz Landesarbeitsgemeinschaft e.V. ), destiné à former le personnel enseignant de la formation initiale (qualification pour la formation de base BBQ) dans le domaine de l’apprentissage de la langue et de l’écriture, a développé le format des films d’idées. 7 Ces films peuvent être utilisés à la fois à des fins de qualification et d’apprentissage. Les contributions réalisées sous forme de films d’animation offrent un accès à différents thèmes. Par exemple, le film d’idées «Reconnaissance» invite les spectatrices et spectateurs à suivre un petit oiseau coloré qui survole des étagères remplies de récipients, un lavabo avec un robinet qui goutte, avant de se poser sur la tête d’une femme assise à un tour de potier. Avant que l’oiseau ne quitte la pièce par une fenêtre, des caractères apparaissent dans les cheveux de la potière: des lettres qui transforment une plume d’oiseau en le mot «plume» (cf. Jaehde et al., 2022). Les personnes apprenantes d’un groupe d’écriture du KEB voient une image poétique dans les scènes du film. Le robinet qui goutte est une métaphore du temps qui passe et du caractère éphémère des choses. L’oiseau peut être interprété comme un symbole d’espoir, d’épanouissement et de liberté. Les caractères et/ou les lettres qui se forment dans les cheveux de la potière invitent les personnes apprenantes à en décrypter le sens. Des productions écrites sont réalisées à partir d’images extraites du film. Pour les personnes de ce groupe, l’image de la potière a une signification particulière car elles utilisent un atelier de poterie en plus de leur salle d’écriture. Des courriers sont ensuite échangés avec les autrices et les auteurs du film. Si des personnes qui participent à une formation de qualification pour le personnel enseignant envisagent d’utiliser le film d’idée «Reconnaissance», elles peuvent notamment se référer au travail d’alphabétisation de Paulo Freire. Pour lui, la potière est une créatrice culturelle, au même titre que les poètes. Selon Paulo Freire, la visualisation du film, comme d’autres modèles poétiques, permet d’acquérir des thèmes et des mots générateurs. 8 Dans le film, dans les graffitis ou dans le street art près du lieu d’apprentissage, les personnes apprenantes trouvent des thèmes ou des mots avec lesquels elles sont familières et qu’elles peuvent mettre à profit pour développer leur compétence en écriture. Les échanges entre les partenaires du projet POETA élargissent à plusieurs égards la compréhension de la poésie et les idées sur la manière d’utiliser des modèles poétiques. Le travail avec la poésie au sens large présente des dimensions sociales, politiques, culturelles et personnelles. Ces approches ouvrent de nouvelles expériences en matière de poésie et d’écriture pour les personnes apprenantes qui participent au projet POETA. La poésie et l’imagination utopique permettent de porter un nouveau regard sur le monde et «de le recréer». Pour les personnes apprenantes, cette conception contraste avec leur réalité souvent accablante. Les interventions poétiques peuvent renforcer l’identité culturelle et personnelle. L’expression poétique personnelle aide les gens à faire face à l’exclusion et au mépris de la société. Le poème peut être utilisé comme une source créative favorisant l’écriture, il offre une immersion à travers l’écriture et permet d’élever la voix et de devenir audible et visible. Dans l’espace public, les personnes apprenantes peuvent trouver des impulsions poétiques sous forme de mots et d’images. Des expériences poétiques sont bénéfiques, au-delà de l’utilité économique de la formation initiale. Les personnes apprenantes se rendent compte que la poésie peut aussi avoir un pouvoir thérapeutique. Avec un poème, une personne peut se transformer et se réinventer. Le poème crée aussi des marges de liberté. Associée à la langue, la poésie devient concrète et peut ouvrir la voie à l’écriture. Et, dernière chose et non des moindres, la poésie offre «un instant de liberté» (Domin, 1988). Kajo Wintzen est médiateur interculturel, membre de la Commission Interculturalité de l’éducation catholique des adultes (KEB) en Allemagne et membre du Comité de conception du service évangélique Formation initiale et alphabétisation. Il est également l’auteur de publications spécialisées. Il a grandement contribué à l’élaboration du MOOC et de l’e-book dans le cadre du projet POETA pour le compte de la KEB de Rhénanie-Palatinat. Contact: wintzen@keb-rheinland-pfalz.de Kajo Wintzen

Coopérer pour la réinsertion professionnelle. Le cas de Pôle Industrie

Pôle Industrie est une association à but non lucratif active dans le développement des compétences en vue d’une réinsertion professionnelle. Basée au Locle, dans le canton de Neuchâtel (Suisse), elle propose des formations continues dans les domaines de l'horlogerie, du polissage, du travail en salle blanche (zone à atmosphère contrôlée ZAC) ainsi que de la livraison et le développement durable, dans le but de retrouver efficacement un emploi ou de consolider ses compétences au sein de l’entreprise. La particularité de Pôle Industrie est non seulement de développer et d’entretenir des relations basées sur la collaboration avec ses mandants, mais également de coopérer sous diverses formes avec les entreprises de la région dans le cadre de ses prestations de formation. En effet, avec ses multiples partenaires, Pôle Industrie accompagne chacun·e au travers d’activités de formations modulaires, pratiques et théoriques, élaborées pour être facilement transposables à un poste. Le public cible de ces formations continues peut être distingué en quatre groupes selon les mandants et il aura accès à différents ateliers: les bénéficiaires du chômage: ateliers professionnels Horlogerie, PoliTech (polissage) et Salle blanche (opérateur·trice de production en ZAC); les bénéficiaires de l'action sociale: ateliers socio-professionnels Développement durable et Table suisse; les bénéficiaires de l'assurance invalidité: ateliers Salle blanche, Développement durable et Table suisse; des employé·e·s déjà en entreprise: formations courtes, ponctuelles et à la carte également proposées dans divers domaines. Deux enjeux centraux pour Pôle Industrie apparaissent au travers de ses diverses coopérations. D’une part, les apprenant·e·s ont des profils très variés, ce qui exige une réflexion pédagogique en amont de la formation, puisque non seulement les parcours de vie sont différents, mais aussi les attentes et les motivations personnelles. D’autre part, les objectifs spécifiques varient selon les mandants: augmentation de l’employabilité et du retour à l’emploi pour le chômage; développement des compétences transversales (soft skills) pour l’action sociale; évaluation et employabilité pour l’assurance invalidité; développement des compétences métier en vue du maintien en emploi pour les entreprises. Bien entendu, les deux enjeux mentionnés ci-dessus n’évoluent pas en parallèle mais sont intimement liés entre eux, puisqu’au minimum trois acteurs sont impliqués dans le cadre d’une prestation de formation: l’apprenant·e, le prestataire de formation continue (Pôle Industrie) et le mandant (chômage, action sociale, assurance invalidité). Le but étant le retour (ou le maintien) à l’emploi, un quatrième acteur apparaît dans cette relation, à savoir les entreprises de la région. C’est précisément avec ces acteurs que la coopération intervient de manière stratégique au niveau pédagogique et à l’échelle locale. L’article se propose d’explorer ces enjeux au travers d’exemples concrets en se demandant, notamment, quelles sont les opportunités et les limites de telles coopérations, quelles sont les conditions qui doivent être réunies pour qu’une coopération puisse être qualifiée de réussie, ou encore comment conjuguer des attentes parfois divergentes entre les acteurs. Pour ce faire, l’article se penchera, selon les cas, tantôt sur des aspects techniques, structurels ou humains, quand bien même tous les aspects se retrouvent toujours imbriqués dans la pratique. L'emploi est intimement lié à son contexte géographique et c’est au milieu des paysages verdoyants des montagnes du Jura que de nombreuses grandes maisons de la montre, ainsi que leurs fournisseurs et leurs sous-traitants, se sont installés. Plus largement, d'importantes entreprises reconnues pour leur ingénierie de précision à travers la machine-outil, le medical device ou encore la micro-électronique constituent le tissu économique du canton de Neuchâtel et de ses environs. Également situé au cœur de cette région d'industries horlogères et de la haute précision, Pôle Industrie forme les apprenant·e·s qui lui sont confié·e·s en étant conscient et informé des besoins concrets de ces entreprises. Dans le cadre des ateliers professionnels proposés aux bénéficiaires du chômage par exemple, l'objectif de la formation convenu avec le mandant est avant tout que l’apprenant·e retrouve rapidement un emploi pérenne. Pour réaliser au mieux cet objectif, Pôle Industrie est en contact permanent avec les entreprises afin d’essayer de comprendre leur réalité. Cela suppose notamment de connaître les compétences spécifiques dont elles ont besoin, les outils et les machines avec lesquels elles travaillent ou encore les savoirs-être qu'elles attendent. Grâce à cette coopération, l'équipe pédagogique adapte en permanence ses modules de formation de manière cohérente au monde du travail. Un défi de cette adaptation est notamment celui de la synchronicité, autrement dit avoir les bons outils au bon moment. En effet, les développements techniques évoluent rapidement, parfois plus vite que les adaptations pédagogiques des ateliers de formation. Dans ce contexte, il est souvent difficile de savoir si telle ou telle nouveauté est amenée à perdurer, ou si au contraire elle sera rapidement obsolète. À titre d’exemple, Pôle Industrie a identifié en 2018 l'émergence de l'importance des compétences humain-machine. Il a alors décidé d'investir dans l’achat d’une machine à commande numérique pour l’atelier de polissage. Malheureusement, ce développement s'est avéré inadéquat avec le temps. En effet, contrairement aux suppositions, le travail dans le domaine du polissage est resté essentiellement manuel. Certes, la partie pénible du travail, la préparation, a été confiée à des machines, mais à des machines d'une nouvelle génération, plus petites et plus performantes que celle achetée. Cette machine est aujourd'hui inadéquate dans son rôle d'outil didactique pour un module de formation permettant à l'apprenant·e de retrouver rapidement un emploi et sera remplacé·e. Le transfert des compétences acquises lors des formations continues et l’adéquation avec les compétences attendues de la part des entreprises doivent être maximaux. Cette expérience montre à quel point la coopération entre formation continue et monde du travail est nécessaire au niveau des compétences techniques. Suite à cette expérience dans l’atelier de polissage, il a été procédé différemment pour l’atelier Salle blanche. Sur la base de la veille des entreprises de la région, il a été remarqué que l'une d'elles, dans le secteur médical, était en train de s'agrandir et de développer une infrastructure pour une activité de conditionnement de ses produits. Cette nouvelle activité allait nécessiter l'engagement d'un nombre important d'opérateur·trice·s en ZAC. Suite à des échanges avec cette entreprise, Pôle Industrie a pris la décision d'acquérir une ligne de remplissage automatisée à but pédagogique pour cet atelier. Dans ce cas, le temps d'échanger avec l'entreprise a été pris avant d’investir dans une nouvelle machine. Pôle Industrie est aujourd'hui fier de voir ses premier·ère·s apprenant·e·s trouver un emploi dans cette entreprise ou dans d'autres opérant avec des machines similaires. Comme le montre cet exemple, les échanges avec les entreprises de la région permettent d’adapter au mieux les formations à leur réalité, autant d’un point de vue du contenu avec le bon matériel que d’un point de vue didactique. Un autre cas de figure montre une dimension qui offre aux participant·e·s la possibilité de développer leurs compétences métier à l'aide du matériel fourni directement par les entreprises. En effet, la coopération avec les entreprises de la région permet d'accueillir dans les programmes de formation des activités réelles sous forme de sous-traitance. Concrètement, ces activités permettent aux apprenant·e·s d'appliquer ce qu'ils et elles ont appris à une situation réelle et dans des conditions de qualité et de délai exigées par une entreprise. Par exemple, l’atelier de polissage traite une petite quantité de pièces toutes les semaines pour une société horlogère. La notion supplémentaire de délai amène les apprenant·e·s à s'organiser, travailler en équipe et collaborer pour assurer des livraisons de qualité. C'est l'occasion de développer des compétences de savoir-être importantes pour l'emploi. Le retour de pièces non-conformes par l’entreprise représente également une évaluation du travail accompli par les apprenant·e·s qui leur permet de s'améliorer. Fortes de ces coopérations jugées positives et conscientes de l'engagement de Pôle Industrie pour la formation, les entreprises proposent régulièrement à Pôle Industrie de reprendre du matériel sous forme de mobilier de travail, de machines ou encore de pièces. Ce soutien est grandement apprécié et facilite cet apprentissage au plus près de la réalité de l'entreprise, ce qui lui tient particulièrement à cœur. Comme évoqué plus haut, il est indispensable pour Pôle Industrie de coopérer avec les entreprises de la région pour assurer la pertinence et l'efficacité de ses formations continues. Cependant, l’inverse est aussi possible et c'est parfois les entreprises qui sollicitent Pôle Industrie pour apporter à leurs collaborateur·trice·s les moyens de développer leurs compétences en fonction de leurs besoins. C'est ainsi que la coopération avec les entreprises s'est enrichie d’une nouvelle dimension et qu’aujourd’hui les compétences andragogiques de Pôle Industrie sont mises à leur service. À titre d’exemple, une entreprise horlogère se souciait du manque de polyvalence de l'un de ses polisseurs et souhaitait qu'il puisse développer ses compétences en apprenant d'autres opérations, d'autres techniques et le travail sur d'autres matériaux. Un programme détaillé et spécifique a été conçu en commun avec le responsable de la formation et le gérant de l'entreprise, ainsi que la responsable pédagogique et le formateur polissage de Pôle Industrie. La formation a duré deux semaines durant lesquelles l'apprenant a eu beaucoup de plaisir à diversifier ses compétences. Les évaluations du transfert en entreprise (après une semaine et après un mois) ont été très positives. Non seulement le gérant était très satisfait de la polyvalence acquise par son collaborateur, mais celui-ci était également heureux de pouvoir diversifier ses tâches grâce à ses nouvelles compétences. Dans une période où le recrutement de personnel est difficile en raison du manque de candidat·e·s, la formation du personnel déjà en fonction est une solution pertinente pour l'entreprise. L'employeur renonce souvent à offrir une formation continue, notamment parce que celle-ci peut être longue et parce qu'il est difficile de fonctionner en production avec des personnes absentes. La situation de Pôle Industrie démontre cependant qu'une bonne coopération avec les entreprises permet de construire rapidement des formations courtes et pertinentes. Dans ce contexte, Pôle Industrie a réfléchi à sa position de prestataire de formation et décidé d’élargir son champ d'action dans le domaine de la formation continue en proposant de former des personnes en cours d’emploi dans les entreprises de la région. En effet, grâce aux diverses situations de coopérations existantes, Pôle Industrie est particulièrement bien équipé en ressources pédagogiques et matérielles pour offrir une riche palette de formations continues conçues sur mesure selon les besoins des entreprises. Au printemps 2023, la Convention patronale de l’industrie horlogère suisse (CPIH) annonçait un manque de 4 000 employé·e·s formé·e·s dans sa branche. Cette annonce, qui a interpelé Pôle Industrie, l’a incité à vouloir remédier à cette situation de pénurie de mains d’œuvre. Toutefois, les formations délivrées par Pôle Industrie ne sont pas certifiantes (comme une AFP ou un CFC). Cette situation qui peut paraître paradoxale a montré que, selon les attentes des employeurs dans une branche donnée, les formations de Pôle Industrie sont bien un moyen pour l'apprenant·e en transition professionnelle d'élargir son champ des possibles, mais qu’elles ne sont pas toujours suffisantes pour trouver un emploi – alors que c’est bien là l’objectif de Pôle Industrie. Pôle Industrie a réalisé que son rôle est de permettre à l’apprenant·e de pratiquer et d'acquérir des bases solides qui lui permettent de remettre le pied à l'étrier en trouvant un emploi, mais également de poursuivre une formation certifiante pour consolider sa position dans sa carrière professionnelle. De ce fait, Pôle Industrie est comme un tremplin vers la professionnalisation, vers un apprentissage tout au long de la vie et idéalement vers l'obtention de certificats, qui assurent la solidité du profil professionnel et la pérennité d’un futur emploi. Partant de ce constat, le souhait d’entamer des coopérations avec un maximum d'autres centres de formation a été formulé, permettant ainsi de faire vivre les formations développées en les complétant avec d’autres. Pour l’atelier Salle Blanche, par exemple, Pôle Industrie coopère avec un centre à Fribourg qui propose une formation dans le domaine pharmaceutique et avec qui une forme d’échange a été mis en place: un formateur de Pôle Industrie donne une journée de formation par trimestre dans leur centre et un·e formateur·trice de leur centre vient à son tour chez Pôle Industrie. Cette coopération sous forme d’échange comporte plusieurs avantages: pour les apprenant·e·s, cela leur permet de découvrir d'autres thèmes durant leur formation pour renforcer un projet professionnel et, par ailleurs, de consolider leurs compétences dans un domaine spécifique pour présenter un profil plus affûté aux entreprises. Pour les formateur·trice·s, cela leur donne la possibilité de diversifier leurs activités de formation, d’évoluer dans leur parcours andragogique et d'avoir des échanges entre pairs. Dans les deux ateliers socio-professionnels, principalement destinés aux bénéficiaires de l’action sociale, l'objectif convenu avec le mandant est que la personne développe ses compétences transversales, telles que le rythme de travail, la collaboration ou encore le respect des consignes, le tout favorisant ainsi son employabilité. Dans le cadre de la politique cantonale d’intégration, la validation des compétences de base et des compétences transversales donne accès à l'inscription au chômage. La présence d'ateliers professionnels au sein de l’organisation et la compréhension de cette perspective globale de réinsertion permettent d'accompagner des bénéficiaires dans un développement complet qui va jusqu'au retour à l'emploi. Pour illustrer cette dynamique, il est possible de décrire le cas emblématique d'un apprenant qui est arrivé à l’atelier Développement durable. Éloigné du marché du travail pendant plusieurs années, il lui était difficile de venir dans la structure de Pôle Industrie de manière régulière. Il se sentait perdu, il manquait fortement de confiance en lui et ne voyait pas de perspectives professionnelles. Après quelques mois d'activité à l’atelier, il a retrouvé un rythme, du plaisir à venir travailler et à échanger avec des collègues. Devenant plus confiant et motivé, il a ensuite répondu à tous les critères requis pour s’inscrire au chômage. Grâce à cette inscription, il a pu accéder par la suite à la formation professionnelle de polissage proposée par Pôle Industrie. Durant cette formation, il a effectué un stage chez l'une des entreprises partenaires où il a finalement trouvé un emploi. Les infrastructures et la solide expérience de Pôle Industrie dans le développement des compétences transversales et des compétences métier sont aussi un avantage pour collaborer efficacement avec l'assurance invalidité. En effet, la personne qui recourt à cette assurance est atteinte dans sa santé et ne peut généralement plus exercer son métier. Les objectifs qui sont confiés à Pôle Industrie par ce mandant consistent à évaluer les connaissances et les capacités des bénéficiaires, puis à développer de nouvelles compétences favorisant le retour à l'emploi. À titre d’exemple, la coopération avec une entreprise du domaine médical a permis de proposer un stage à une apprenante venue chez Pôle Industrie dans ce cadre-là; elle l’a effectué à la grande satisfaction de l'entreprise qui lui a offert un poste d'opératrice à temps partiel. Le chemin a été long, semé d'embûches et de défis, mais la coopération et le soutien de chaque partie, ainsi que la volonté de l’apprenante lui ont permis de rejoindre aujourd'hui le marché du travail. Bien entendu, chaque parcours comporte ses spécificités et ses défis. Les différentes étapes de ces deux parcours individuels au sein de Pôle Industrie montrent toutefois clairement la cohérence entre les formations continues proposées, l'importance de la collaboration avec les mandants ainsi que la coopération avec les entreprises de la région. Les parcours individuels décrits ci-dessus qui se sont terminés avec succès montrent par ailleurs que les ateliers peuvent se transformer en passerelle vers d’autres ateliers, qui eux-mêmes sont une passerelle vers un emploi réel et stable. Ces passerelles sont justement le fruit des coopérations entre Pôle Industrie et les entreprises de la région. Le téléphone sonne… C’est un recruteur qui a entendu parler des formations chez Pôle Industrie! La boucle est ainsi bouclée: c’est pour Pôle Industrie la confirmation de la pertinence de sa démarche de coopération. Pôle Industrie forme des personnes en recherche d'emploi et se base sur la réalité des entreprises pour développer les compétences métier attendues en vue de trouver un emploi (ou de conserver son poste). Développer des compétences spécifiques ou transversales lors de formations continues dans un but de réinsertion professionnelle exige de conjuguer de nombreuses variables, certaines étant plus maîtrisables que d’autres. Le taux de retour à l'emploi des apprenant·e·s avant la fin de leur formation dans les ateliers professionnels est en moyenne de une personne sur deux depuis janvier 2021. Cette moyenne est favorisée par les excellents résultats de ce premier semestre 2023 durant lequel le chômage a été très bas et les engagements très importants. C'est bien là que réside un des défis pour Pôle Industrie. La conjoncture est une variable très importante sur laquelle il n’est pas possible d’avoir d’influence, mais dont dépend dans une large mesure le taux de retour à l’emploi. Les besoins et les attentes des personnes qui recrutent ou les profils des candidat·e·s recherché·e·s dépendent en grande partie directement des conditions économiques et du marché de l'emploi. Pour contrebalancer le caractère aléatoire de la conjoncture dont dépend la réussite de l’insertion, Pôle Industrie met en œuvre plusieurs stratégies visant à renforcer et à stabiliser d’autres variables, telles que l’adéquation entre les contenus de formation et les situations réelles de travail, ou encore les attentes des apprenant·e·s et des futurs employeurs. Une des stratégies les plus fortes qui est au cœur de la démarche de Pôle Industrie consiste à développer différentes coopérations avec les entreprises de la région, afin que les objectifs, les attentes, le contenu pédagogique des programmes de formation, la communication entre les parties et, au final, la réinsertion professionnelle soient les plus réussies. En décrivant de manière réflexive différentes formes et situations de coopérations au travers d’exemples concrets, il ressort que plusieurs conditions doivent être réunies pour qu’une coopération puisse être qualifiée de réussie. Il s’agit avant tout d’établir quels sont les objectifs communs (exemple de l’action sociale), d’avoir des intérêts communs (exemple de la sous-traitance), d’avoir une envie de s’entre-aider ou d’évoluer ensemble (exemple des échanges de personnes formatrices), de rester motiver et ne pas se décourager (exemple de l'assurance invalidité), de pouvoir prédire ou tout du moins reconnaître lorsqu’on a les bons outils au bon moment (exemple du chômage). Ces multiples coopérations sont au final bénéfiques pour toutes les parties, autant d’un point de vue individuel qu’institutionnel, et plus que précieuses afin de pouvoir effectuer un travail de qualité en commun avec les différents acteurs de la région. Annique Bello-Secretan est responsable pédagogique, RH et qualité chez Pôle Industrie. Contact: Annique.Bello@ne.ch Annique Bello

Formation continue inclusive: facteurs de réussite et obstacles à sa réalisation

Selon les bases et obligations légales, la Suisse est tenue d’assurer l’égalité de traitement des personnes en situation de handicap et de supprimer les désavantages que cela suppose, que ce soit sur le lieu de travail, pour accéder aux informations, dans le domaine de l’éducation et notamment dans la formation continue. Depuis 2014, la Suisse a pour objectif de mettre en place un système inclusif englobant tous les niveaux de formation, conformément à la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées (CDPH). Lors de la procédure d’examen de 2022, le Comité de l’ONU s’est montré une nouvelle fois préoccupé par le manque de stratégie globale en matière d’éducation inclusive et par le nombre élevé de modèles d’éducation ségrégative, qui entravent durablement l’inclusion sociale des personnes en situation de handicap en Suisse (cf. Committee on the Rights of Persons with Disabilities 2022, p. 11). Des études et des rapports montrent que dans la formation continue, nous sommes encore bien loin de l’inclusion: ainsi, le Rapport sur l’éducation 2023 a mis en lumière une nette disparité entre les personnes «avec ou sans limitation» concernant leur participation à la formation continue, situation qui ne s’est guère améliorée au cours des dernières années (cf. CSRE 2023, p. 357). L’indice de l’inclusion publié en septembre 2023 par Pro Infirmis est également révélateur: en Suisse, deux personnes sur trois en situation de handicap se sentent limitées dans leurs possibilités de formation initiale et continue. Elles évoquent les obstacles suivants (Pro Infirmis 2023, p. 18): raisons financières trajet trop difficile conditions d’apprentissage non adaptées crainte de ne pas être à la hauteur manque d’accessibilité manque d’assistance crainte d’exclusion sociale autres raisons Les obstacles cités mettent en évidence que les prestataires de formation continue jouent un rôle clé pour aire progresser la formation continue inclusive. Ceci implique notamment d’adapter les conditions d’apprentissage ou l’accessibilité des lieux de formation. Mais pour réduire les inhibitions (supposément) individuelles telles que la «crainte de ne pas être à la hauteur» ou la «crainte d’exclusion sociale», on pourrait imaginer des offres de formation continue totalement inclusives. Au niveau des raisons financières, en revanche, ce sont d’autres acteurs qui sont sollicités. Ainsi, il convient de discuter par exemple d’un soutien public aux offres d’apprentissage inclusives pour adultes, qui porterait sur la personne participante ou l’offre. Le besoin d’offres de formation inclusives manifesté par les personnes en situation de handicap est considéré comme un fait établi. Pour les personnes avec un handicap sensoriel (handicap visuel ou auditif), des études suisses montrent que les formations continues constituent un facteur important de positionnement professionnel. Ainsi, une étude sur la vie professionnelle des personnes aveugles et malvoyantes conclut que la participation à des formations continues qui renforcent les compétences professionnelles est propice à la réussite professionnelle, tandis que la non-participation ou la participation à des formations continues spécifiques au handicap ont un effet plutôt défavorable (cf. Johner-Kobi et al. 2015, p. 40). Une étude sur la situation des personnes sourdes et malentendantes sur le marché du travail parvient, elle aussi, à des conclusions similaires. On y fait le lien entre la formation continue et les possibilités de promotion: les personnes sourdes et malentendantes ont plus ou moins le même niveau de formation que les personnes qui entendent bien, mais en comparaison avec ces dernières, elles sont sous-représentées dans les fonctions dirigeantes et bénéficient plus rarement d’une promotion. «En raison des entraves dans la formation continue professionnelle, il y a un danger que les personnes sourdes/malentendantes soient exclues des formations continues internes» (Hille et al. 2020, p. 28). Depuis sa création en 2015, Travail.Suisse Formation (TSF) s’est donné pour credo la «formation continue pour toutes et tous» et a réalisé, avec l’entrée en vigueur de la loi sur la formation continue de 2017, un projet visant à «améliorer l’accès des personnes aveugles et malvoyantes à la formation continue publique». En coopération avec des associations de personnes aveugles et malvoyantes ainsi qu’avec des personnes avec un handicap visuel, TSF a élaboré une liste de critères à l’intention des organisations de formation qui souhaitent ouvrir leurs offres aux personnes avec un handicap visuel (cf. TSF 2020). Pour la période FRI 2021-2024, TSF s’est fixé comme objectif de mettre en œuvre ce fondement, et a trouvé dans l’Association des Universités Populaires Suisses AUPS le partenaire de coopération idéal pour mener un projet pilote. Le troisième partenaire de coopération était la Fédération suisse des aveugles et malvoyants (FSA), déjà impliquée dans le projet précédent, ce qui a permis de garantir des connaissances spécialisées spécifiques au handicap visuel ainsi que la prise en compte des intérêts des personnes malvoyantes. Dans le projet pilote, nous avons dans un premier temps initié et formé le personnel de trois sites d’universités populaires à la mise en œuvre d’une formation continue accessible à toutes et tous. Ensuite, des personnes-test aveugles et malvoyantes ont été envoyées sur ces sites afin de constater si les adaptations mises en œuvre étaient réalisables, suffisantes et satisfaisantes pour toutes les parties. Pour l’évaluation du projet pilote, plusieurs perspectives ont été prises en compte et analysées, tant pour la formation d’introduction que pour la phase de test: personnel administratif, formatrices et formateurs des universités populaires personnes-test avec handicap visuel et personnes participantes sans handicap visuel équipe du projet (responsables TSF, AUPS et FSA) Pour la mise en œuvre de la liste de critères, les partenaires du projet ont prévu une formation d’introduction pour le personnel formateur et administratif. En concertation avec la représentation des intérêts de la FSA, le projet pilote s’est essentiellement concentré sur des cours de langues. La participation était volontaire, de sorte que la motivation personnelle était assurée. La formation d’introduction comprend 1) une sensibilisation de base au cours de laquelle la FSA présente, avec des personnes aveugles ou malvoyantes, les formes et impacts des handicaps visuels, et permet d’en faire une expérience personnelle au moyen de simulations, et 2) un module de transfert au cours duquel le personnel formateur et administratif acquiert des compétences pour adapter les cours, en privilégiant une communication et un enseignement accessibles à toutes et tous. Les indications contenues dans la liste de critères ont été précisées et pratiquées avec les personnes participantes. Pour les deux modules, nous avons également prévu suffisamment de discussions, de pistes de réflexion et d’occasions de poser des questions. Comme l’a montré l’évaluation, les personnes participantes ont jugé que la structure de la formation d’introduction était fondamentalement judicieuse, même si quelques-unes d’entre elles auraient souhaité que l’on raccourcisse, et d’autres que l’on approfondisse certains aspects. Dans le module de sensibilisation de base (1), c’est surtout l’échange avec les personnes concernées qui a été apprécié; ce dernier a également généré une réflexion durable sur des adaptations nécessaires, qui s’est manifestée dans le module de transfert. La simulation de la cécité et du handicap visuel lourd, qui a permis aux personnes participantes de cerner comment l’on ressent une formation si l’on est aveugle ou malvoyant, a eu un effet similaire. «Je me suis sentie insécurisée, en partie anxieuse, mais j’ai également ressenti des sentiments rassurants en me focalisant sur l’écoute», a déclaré une formatrice à propos de cette expérience de simulation. Dans le module de transfert (2), les personnes participantes ont accordé une importance particulière aux bases transmises ainsi qu’à l’entraînement à la création de documents accessibles. La plupart n’avaient que peu, ou pas du tout, de connaissances dans ce domaine. Ainsi, une formatrice, qui a dû mettre en œuvre ce qu’elle avait appris dans la phase de test, a déclaré: «La formation était très utile, notamment les conseils pour concevoir des documents accessibles.» Les aspects sociaux ont également fait l’objet d’un entraînement au moyen de jeux de rôles pour des entretiens préparatoires ou des séquences de formation continue adaptées. Ceci a donné lieu à des moments-clés de compréhension, qui ont également éliminé des préjugés: «L’élément le plus important que je crois avoir appris, c’est le fait de respecter l’autonomie et l’indépendance des personnes malvoyantes. Bien souvent, nous les traitons comme des enfants et oublions de leur laisser le temps de nous dire ce dont elles ont besoin. Dans les rondes de discussion et de réflexion, il a été question à plusieurs reprises de l’effort supplémentaire au niveau du langage, qui va de pair avec l’inclusion, et dans quelle mesure celui-ci est justifié ou compensé. L’adaptation initiale des documents et des sites Internet implique effectivement du travail supplémentaire. En guise de solution, l’équipe du projet a décidé de ne pas placer la barre trop haut pour l’accessibilité, mais de miser sur la faisabilité en se concentrant sur les principes essentiels, et non pas sur tous les détails techniques. Ainsi, nous avons certes montré comment rendre des documents lisibles pour toutes et tous, et quels fondements de l’accessibilité sont particulièrement importants. Parallèlement, nous avons toujours insisté sur l’importance de l’attitude individuelle. Par exemple, la mise à disposition d’un texte alternatif contenant des illustrations et des graphiques peut être intégrée dès le départ, ou alors, si de tels textes alternatifs font défaut dans les matériels d’enseignement plus anciens et non accessibles, les formatrices et formateurs veillent systématiquement à décrire oralement ces éléments pendant le cours et à permettre ainsi de les saisir. La prise de conscience de la nécessité de rendre accessibles des informations qui ne sont disponibles que visuellement est ainsi plus importante qu’une accessibilité «parfaite» vue de l’extérieur, mais qui n’est pas vécue au quotidien. Si toutes les salles sont indiquées par des inscriptions en braille, mais que l’on ne gère pas d’autres entraves existantes dans l’agencement du cours, l’«enveloppe» parfaitement accessible ne sert pas à grand-chose. Par ailleurs, l’équipe du projet a pu s’appuyer sur les compétences sociales existantes du personnel formateur et administratif, et a souligné le principe selon lequel les personnes avec un handicap visuel ont des besoins individuels dont il faut tenir compte le mieux possible dans l’esprit d’une approche basée sur le service. À la suite des formations, l’équipe du projet a cherché des personnes aveugles et malvoyantes intéressées, prêtes à tester les sites qui avaient bénéficié de la formation et dont les offres étaient dorénavant (plus) inclusives. Cette recherche a représenté un réel défi, car l’offre était limitée aux cours des formatrices et formateurs qui avaient suivi la formation. Des inhibitions du côté des personnes participantes avec un handicap visuel ont également joué un rôle: «J’étais très intéressé par le cours. Mais avant qu’il démarre, je n’étais plus très sûr que c’était vraiment ce qui me convenait. J’imaginais que je serais à la traîne des autres participants, ou même que je les freinerais. Ma fille m’a encouragé à y participer malgré tout.» Une autre personne a même choisi, pour des raisons similaires, de suivre un cours de langue inférieur à son niveau: «Pour être certaine de suivre, j’ai pris la décision de suivre le cours au niveau inférieur.» Le fait que le personnel administratif qui a établi le premier contact avec les personnes-test ait su, grâce à la formation d’introduction, se pencher avec sensibilité sur leurs besoins, a énormément aidé à lever leurs inhibitions. Les leçons d’essai, dont la possibilité a été proposée dans deux cas, y ont également contribué. «Après la leçon d’essai, mes inquiétudes se sont dissipées et je me suis senti bien, car [la direction du cours] s’est très bien occupée de moi, et les autres personnes présentes ont favorablement accueilli ma participation.» Ces expériences positives générées dès le départ se sont poursuivies au fil de la phase de test. Les personnes-test n’ont pas fait état d’expériences négatives. Les personnes avec une bonne vue qui ont suivi les mêmes cours ont également en majorité vécu la participation des personnes malvoyantes comme un enrichissement. D’une part sur le plan relationnel, parce que cette rencontre a renforcé la compréhension mutuelle: «Le contact avec [la personne-test avec handicap visuel] est très précieux pour moi, car auparavant, j’avais effectivement un blocage lorsque je rencontrais en chemin des personnes malvoyantes.» D’autre part, les personnes participantes sans handicap ont apprécié certaines adaptations dans le cadre du cours, par exemple l’épellation complémentaire de nouveaux termes. Les formatrices et formateurs ont également trouvé l’enseignement inclusif enrichissant. Certes, la planification des leçons a exigé davantage de temps. Il fallait tout à la fois adapter les documents et réfléchir pour certains exercices à la manière dont ils fonctionneraient le mieux pour des participantes et participants avec un handicap visuel. L’équipe du projet a constaté que les formatrices et formateurs ont vécu ce défi comme un challenge créatif et, au vu du résultat favorable, ont jugé qu’il en valait la peine: «Par semaine, [j’ai mis] jusqu’au double du temps normal de préparation, mais c’est normal car dès qu’il y a une nouvelle personne en classe, je passe plus de temps à préparer selon ses besoins. C’était une pression d’avoir une personne malvoyante en classe, car pour moi, c’était un terrain inconnu. Mais l’expérience est incroyable!» Depuis la réalisation du projet pilote, TSF, de même que l’AUPS, a pu sensibiliser, conseiller et former encore d’autres prestataires de formation. Dans ce contexte, les expériences acquises au cours du projet pilote ont été confirmées et en partie accentuées, mettant notamment en évidence l’importance de l’attitude individuelle. De la part des participantes et participants, la question de l’effort supplémentaire a souvent été posée, surtout lorsque la responsabilité de l’effort initial d’adaptation dans le domaine de l’accessibilité était laissée aux formatrices et formateurs. Dans les institutions de formation qui ont contraint l’ensemble de leur équipe à participer à la formation d’introduction (de sorte qu’il y avait sans doute moins de personnel formateur et administratif intrinsèquement motivé parmi les personnes présentes), certaines personnes participantes ont plutôt fait preuve d’une attitude de rejet. Ainsi, un participant à une formation d’introduction a déclaré que les attentes relatives à l’inclusion étaient exagérées et que ce projet d’inclusion était de toute façon voué à l’échec, d’autant plus qu’il exigeait trop d’efforts qui n’étaient pas compensés, et que l’on ne parviendrait pas non plus ainsi à une société plus inclusive. Selon lui, dans des pays plus avancés que la Suisse sur le plan de l’éducation inclusive, on reconnaîtrait à présent qu’il était tout de même plus simple et satisfaisant pour toutes et tous d’avoir une scolarité séparative. À maintes reprises, même des participantes et participants favorables au projet ont exprimé l’opinion que l’enseignement serait certainement ralenti si des personnes avec handicap visuel y participaient. Pour la participation de personnes aveugles et malvoyantes, les formatrices et formateurs se voient par ailleurs confrontés à des défis pratiques pour lesquels on ne peut pas toujours trouver une solution définitive, par exemple dans les cours de langue A1 pour migrantes et migrants, où l’on mise souvent sur des images pour développer un vocabulaire de base. Cependant, les formatrices et formateurs ont régulièrement apporté la preuve de leur capacité d’innovation et de leur engagement lors de la recherche de solutions. Ainsi, une enseignante d’allemand comme langue secondaire a fait appel à une participante voyant bien comme assistante bénévole d’un participant aveugle. Cette personne a (de sa propre initiative) adapté les documents pour le participant aveugle la veille de chaque journée de cours, et effectué avec lui les exercices de dialogue de façon adaptée. Dans ce cas, on a également pu voir que l’effort d’adaptation dans le contexte de ce cours de langue A1 était important, et que la formatrice n’aurait guère pu l’assurer sans aide. Un retour à propos d’une séquence d’exercices a montré qu’il peut aussi s’avérer payant pour les formatrices et formateurs de créer des documents accessibles à tous, car on simplifie souvent ainsi la structure des documents d’exercice. De telles adaptations accroissent la convivialité pour les autres personnes participantes également: «Cela aide à déterminer ce qui est vraiment pertinent pour l’exercice, quels contenus ne sont au fond pas nécessaires et lesquels peuvent même prêter à confusion.» Mais ces expériences ont également fait ressortir que pour maintenir la motivation de toutes les personnes impliquées, il est essentiel que les personnes participantes avec un handicap visuel engagent de leur côté également un effort supplémentaire et le rendent visible, en se familiarisant avant le jour du cours avec les documents fournis au préalable, afin que la leçon puisse se dérouler au rythme prévu. Sur la base des expériences acquises lors de la mise en œuvre du projet et des formations consécutives, on peut retenir des facteurs de réussite, mais aussi des écueils pour une formation continue plus inclusive, tant au niveau du système et de l’organisation que sur le plan individuel. Au niveau du système, TSF identifie le manque de conditions-cadres pour une formation continue inclusive comme un défi: à l’heure actuelle, les organisations privées de formation continue en Suisse ne sont pas tenues d’assurer l’accessibilité pour toutes et tous, tandis que celle-ci va devenir obligatoire dans l’Union européenne pour les prestations de services privées à partir de mi-2025 (cf. European Accessibility Act 2019). Par ailleurs, à l’heure actuelle, les organisations de formation continue, même privées et semi-privées, ne reçoivent pas de soutien financier pour des mesures dans le domaine de l’accessibilité, d’autant que l’article relatif à l’égalité dans la loi sur la formation continue ne vise que des efforts et ne présente aucun caractère de mise en œuvre ou d’encouragement 1 . Tant que l’inclusion dépend uniquement de la bonne volonté d’individus, d’un personnel formateur et administratif engagé, il n’est pas possible de la faire progresser sur le plan du système. Même des arguments économiques en faveur d’une meilleure accessibilité, tels que l’augmentation de la convivialité, de l’innovation et de la portée, ne suscitent que peu d’écho sans des prescriptions correspondantes. Notamment chez les petits prestataires, les ressources qui seraient nécessaires pour l’effort initial sont limitées (par exemple pour la mise en place d’un site Internet accessible à toutes et tous). Souvent, les directions des organisations accordent la priorité à d’autres défis, tels que la pénurie de ressources ou la numérisation, de sorte que l’inclusion des personnes en situation de handicap est malheureusement reléguée au second plan. Ceci apparaît également à l’issue du projet pilote dans les universités populaires: les cours qui avaient été proposés sous forme inclusive pendant la phase de test continuent actuellement à être réalisés avec succès sous cette forme. Une extension à d’autres cours n’est toutefois prévue pour l’instant que dans des cas isolés. Au niveau de l’organisation et de l’individu, la question permanente du rapport coût/bénéfice place des obstacles supplémentaires sur le chemin: une vision inclusive et largement ancrée d’une formation continue accessible à toutes les personnes participantes fait défaut. Dans le contexte de l’individualisation, de l’orientation croissante vers les besoins de plus en plus divers des participantes et participants, il est étonnant que l’intégration des personnes en situation de handicap soit jugée trop lourde, et que leur inclusion et leur participation n’aient pas déjà touché depuis longtemps la mentalité générale. Si les organisations de formation intègrent l’inclusion dans leur stratégie et leur culture d’entreprise, on aura fait un pas fondamental en avant. Par ailleurs, il est important de renforcer le personnel administratif et formateur sur le plan aussi bien technique (adaptations pour l’accessibilité) que social (dans le but d’éliminer les réticences), afin qu’il propose dès le premier contact des formations continues inclusives et qu’il sache se montrer ouvert envers les participantes et participants avec un handicap (visuel). Dès que cette base est établie, une expérience positive pour toutes les parties impliquées est possible. Un accompagnement complémentaire avec soutien professionnel (par exemple par conseil ou intervision) où l’on peut évoquer les questions se posant au cas par cas peut avoir un impact favorable supplémentaire. Il serait également important que l’expertise en matière de participantes et participants avec des besoins éducatifs particuliers soit regroupée et assurée, en définissant une personne ou un service de contact pour les personnes apprenantes en situation de handicap (visuel), qui puisse garantir ce transfert d’information interne (cf. TSF 2023, p. 4). Du côté des personnes avec un handicap sensoriel également, une sensibilisation est nécessaire. Notamment parce que l’inclusion ne correspond souvent pas à leur réalité quotidienne et qu’elles ont aussi vécu des expériences d’exclusion durant leur parcours de formation, il y a des inhibitions à surmonter. Une étroite collaboration avec leurs associations d’intérêt aide à générer la confiance. Exprimées de façon positive, les ressources (financières), des conditions-cadres et des prescriptions claires, ainsi qu’une vision inclusive de la formation continue et des compétences en matière d’inclusion sont donc considérées comme d’importants facteurs de réussite. Outre ces aspects, il s’agit d’aller vers les autres dans un esprit ouvert. Quiconque est prêt à assumer un effort initial supplémentaire pour l’inclusion améliore durablement ses processus et ses offres. Entre temps, il y a eu d’autres demandes pour des formations d’introduction, des consultations ou des conférences, qui sont en voie de réalisation. Eu égard au besoin en matière d’inclusion, la demande devrait encore progresser. Le thème de l’inclusion des personnes en situation de handicap et ayant des besoins éducatifs particuliers n’est pas un sujet tendance, mais nous occupera sur le long terme. TSF et l’AUPS souhaitent poursuivre le développement de la vision inclusive de la formation continue et réaliser la «formation continue pour toutes et tous». L’AUPS a étudié les besoins de formation continue de participants et participantes de plus de 65 ans, et a publié en 2023 la «Charte suisse pour la formation continue 65+» (AUPS 2023). Pour sa part, TSF a élaboré un guide en coopération avec des personnes sourdes et malentendantes et mis l’accent sur leurs besoins, selon l’exemple de la liste de critères pour les handicaps visuels (Travail.Suisse Formation 2023). Daphna Paz, directrice de Travail.Suisse Formation TSF et cheffe de projet, www.ts-formation.ch . Contact: paz@travailsuisse.ch Noémie Maibach, directrice de l’Association des Universités Populaires Suisses AUPS et cheffe de projet, www.up-vhs.ch . Contact: noemie.maibach@up-vhs.ch Daphna Paz, Noémie Maibach

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